Frédéric, Ludwig et le troubadour 10

Frédéric, Ludwig et le troubadour –
Françoise Bachmann Levy ©2021

Chapitre 10 avec liens vers les pièces musicales indiquées

CHAPITRE 10

– Bonjour, je suis la maman de Sophie. J’espère qu’elle sera sage.

– Bonjour tout le monde. Comment allez-vous ? Belle journée. Lionel a déjà fait un peu de piano ce matin. Je pense que ce stage va lui plaire.

– Bonjour, voilà Claire. Elle est un peu timide mais une fois le premier jour passé… Je vous laisse, je suis un peu pressée. Au fait, je risque d’avoir un léger retard ce soir. C’est vraiment exceptionnel, je ne peux pas faire autrement.

– Mesdames bonjour. Je suis le papa de Julien. Mais viens Julien, ne bouge pas, tu vas encore faire des bêtises. Excusez-le, il est un peu maladroit. Ah ces enfants !

– Bonjour. Je m’appelle Éléonore. Voici ma maman.

Tour à tour, les enfants arrivent. Ils connaissent déjà Hélène et Aline. Je salue tout le monde et me présente aussi. On se regarde, on se parle et on voit, on entend déjà beaucoup de choses. Les parents s’en vont. Ceux qui le souhaitent viendront demain participer aux différents cours et aux activités proposées.

Pour commencer notre journée, nous nous asseyons par terre, au milieu ou sur des coussins de toutes les couleurs. Les enfants se connaissent tous, ils sont dans les classes de piano d’Hélène et d’Aline.

Tout ce que nous allons faire pendant ces cinq jours, nous le ferons avec eux, en les guidant mais en leur laissant également l’initiative, sans toutefois ne jamais les abandonner.

Nous entrons dans le monde de la musique qui s’adresse à leur sens et leur esprit, à travers les rythmes et les sons, à travers la mélodie, la sensibilité et la mémoire.

Ce matin, comme les matins qui vont suivre, nous tentons un exercice : rester silencieux pendant deux minutes. Les enfants sont toujours prêts à le faire et y arrivent très bien, accompagnant leur silence de sourires, de gestes et de regards. Nous faisons des exercices de respiration. Ça paraît tout simple de respirer ; certains enfants semblent cependant avoir quelques difficultés à inspirer et à expirer lentement parce qu’ils n’ont pas l’habitude de le faire. D’autres hésitent à prendre leur temps. Mais au bout de quelques essais, ils apprécient et sentent leurs petites mains, posées sur leurs ventres, monter avec l’inspiration et descendre avec l’expiration.

Les enfants jouent tous un ou plusieurs morceaux au piano. Ils font toujours un salut au public que nous sommes, avant de jouer et après, pour honorer et remercier ceux qui écoutent.

Après la pause du goûter, les enfants sont très contents de faire avec nous un tas d’exercices rythmiques. Chacun d’entre eux explore son propre rythme par le simple fait de marcher avant d’en découvrir d’autres, en les groupant, les organisant. Puis, aux rythmes, ils intègrent l’espace et la mélodie. Le piano est déjà un espace à lui seul. Les déplacements sur le clavier posent souvent problème : arriver au bon endroit et dans le temps. Il est important que l’enfant ne soit pas effrayé, qu’il dirige ses mouvements et la coordination des gestes, sans limiter le parcours. Il est important qu’il entende les différentes sonorités qui se créent à travers les mouvements.

Quand Lionel frappe les touches, il finit par entendre que le son est rude et agressif. Il finit par l’entendre au moment où il écoute le même morceau joué par Eléonore qui prend la touche et tire avec la force du doigt et du bras. Sophie, quand ses mains se déplacent sur le clavier, ne parvient pas à poser ses doigts au bon endroit. Alors on recommence, sans le piano. On imagine. On lui apporte une grande corbeille de pétales de fleurs et elle, toute petite encore, ouvre grand ses bras pour tenir la corbeille. Elle lance les pétales très loin ; ses gestes deviennent amples, libres ; elle respire et ses épaules se relâchent. Plus tard, elle retourne au piano. Elle hésite encore car il faut du temps, mais elle y parvient de mieux en mieux. Elle sourit.

Puis il y a le Julien, celui qui ne doit pas trop bouger pour ne pas faire trop de bêtises. Julien a fait tomber deux ou trois chaises au courant de la matinée, il s’est pris les pieds dans le pied du tabouret, il est vrai. Je me demande s’il est maladroit ou si on a développé en lui la capacité de la maladresse.

Cela demande réflexion car ne pas y réfléchir pourrait nous entraîner, vous et moi, dans une profonde confusion. Tout au long de la semaine, Julien m’a beaucoup parlé. Ce qui m’intriguait, c’est qu’une fois devant le piano, la maladresse qui semblait lui coller au cœur et au corps faisait place à une précision de qualité. De même, la justesse s’accordait à de grandes ressources gestuelles et immanquablement à une belle sonorité. Il y avait deux Julien, celui du papa qui l’éduquait à être maladroit, celui de la maman qui l’éduquait à être un pianiste adroit. Le père de Julien n’ayant pas le moindre intérêt pour la musique et encore moins pour le piano, était complètement en dehors de la vie musicale de son enfant.

La capacité ne serait donc pas innée, elle prendrait toutes ses forces des stimulations de la vie. Imaginez un bébé à qui l’on fait écouter chaque jour les préludes et fugues de Bach et un bébé à qui l’on fait écouter chaque jour de grands bruits incongrus et des cris.

La première journée touche à sa fin. La maman de Claire est arrivée en retard, comme elle l’avait prévu. D’ailleurs, elle sera toujours en retard et ne participera pas aux cours avec les parents. Dans les regards, les mots et la musique de Claire, elle sera toujours en retard d’amour. Elle a jeté Claire dans la grande marmite.

Et Claire attend, elle ne comprend pas très bien mais elle attend. Elle n’est pas timide, elle s’efface. Elle voyage beaucoup Claire, elle va chez sa nounou, chez sa grand-mère, chez sa copine Aurélie ; elle dort ici, elle dort là-bas.

Et Claire attend maman, un peu de tendresse, un peu de chaleur pour son âme, ces mille et une choses qui paraissent si simples à donner.

Second jour.

Chaque enfant a un cours individuel. Aline prend en charge le groupe restant ; elle a préparé de petits jeux amusants basés sur le rythme, la lecture, le chant et les activités de mémoire musicale.

Le cours individuel est un élément important où il s’agit, à chaque fois, de respecter l’enfant qui est à côté de vous avant de penser aux moyens de faire assimiler la musique. En respectant l’enfant, vous lui permettez d’éveiller ses facultés, d’aller à la découverte de la pensée musicale. Vous allez dans le sens de l’éducation plutôt que dans celui de l’enseignement. Si votre seule idée part des normes et des connaissances sans prendre en compte la croissance et les développements de l’enfant, vous vous éloignez de la musique élémentaire, physique et naturelle.

On ne sert pas la musique, on la fait.

Éléonore et Claire travaillent en ce moment le même morceau. Le petit prélude de Bach devient celui d’Eléonore et celui de Claire. Les trois sont différents. C’est cette différence qui est intéressante. Il ne s’agit pas, bien évidemment, de défigurer le prélude. Il s’agit d’adapter la pièce musicale à ce qu’elle peut apporter à Claire et à Eléonore, de développer leurs moyens expressifs et de faire passer cette relation extraordinaire entre les signes du langage musical, la capacité à les utiliser, l’intervention physique et le ressenti.

Il est quinze heures. Le cours de groupe auquel nous avons convié tous les parents est un moment très attendu par les enfants. Il est destiné à alimenter l’intérêt et le plaisir collectifs. Nous concentrons tous nos efforts, afin que les mamans et les papas participent en les intégrant pleinement aux jeux. Les capacités que développent les enfants sont intimement liées aux comportements des adultes. Les exercices en groupe, par deux, par quatre, un groupe parents, un groupe enfants, une alternance entre parent et enfant, les rythmes partagés, les imitations, les échos, les successions, les improvisations, tout ceci va contribuer à établir de nouvelles relations susceptibles de déclencher des motivations.

La maman de Claire a fini par se joindre à nous. Claire a concentré tous ses efforts sur ce qu’elle pouvait donner de mieux, comme si pour elle c’était un grand cri, un appel au mérite de l’amour. Tout ce qu’elle faisait, elle le destinait à sa maman et son application était telle qu’elle me faisait mal au cœur.

Les jours suivants furent riches en découvertes, en plaisirs, en énergies, en fatigue aussi. Le vendredi transformait notre après-midi en petit concert. Les enfants étaient fiers, les parents aussi.

Après les Au revoir, les Merci et les bises affectueuses des uns et des autres, avant de nouvelles rencontres, d’autres extraits d’essences de vies, d’autres découvertes, d’autres musiques, je fais une dernière halte dans le jardin d’Hélène et d’Albert. Le visage moribond des nuages chargés de cendres abandonne enfin son coin de ciel à l’astre chaud et lumineux. Un vent doux et léger agite gracieusement les coquelicots, de rouge nacrés, habitants du hasard.