Frédéric, Ludwig et le troubadour 11

Frédéric, Ludwig et le troubadour –
Françoise Bachmann Levy ©2021

Chapitre 11 avec liens vers les pièces musicales indiquées

CHAPITRE 11

Fin Août – Menton

Je suis avec Jacques, mon directeur. Le stage de jazz commence dans deux jours. Nous revoyons ensemble le programme envoyé à Aoki, Jeanne et Bob et vérifions si tout est prêt. J’avais proposé à Jacques d’intégrer dans la semaine une journée destinée à la musique japonaise, le reste du temps étant consacré à la préparation d’un concert que les participants donneront à l’issue de leur stage, et auxquels nous avions envoyé la liste des morceaux à travailler.

Mes trois amis arriveront demain en fin d’après-midi. En attendant ce grand moment, j’agis dans une hâte inhabituelle, comme pour accélérer ce petit temps qui me sépare d’Aoki.

C’est le moment. Je vois Aoki et je me sens bien. Je pose mes mains dans les siennes, je regarde ses yeux et j’écoute le son de sa voix. J’en éprouve un plaisir immense, tout comme à la Nouvelle-Orléans. Je savais déjà que ce plaisir, lié à tout ce que je voyais en Aoki, serait perpétuel. Je suis heureuse qu’Aoki existe, je suis heureuse de l’aimer.

Jeanne et Bob me taquinent :

– Et nous, on ne compte pas ?

Ils chantent Summertime.
La vie est belle.

Le stage se passait bien, c’était même une complète réussite. Jacques était ravi et nous félicitait. Le succès du concert final y était pour beaucoup. Il est vrai que la prestation du tumultueux Ko-Ko de Charlie Parker avec son tempo rapide, le riff de départ, le long solo du saxophone alto, l’improvisation du batteur, avaient séduit le public. Le be-bop et sa petite formation avaient fait place également au big band et les applaudissements appelaient à des bis. Quelle ambiance !

Lors du stage, nous avions apprécié la présentation de certains instruments de musique japonais faite par Aoki. Il y avait le Shakuhachi, une lourde flûte droite de bambou, le Shô, un petit orgue à bouche formé de dix-sept tubes de bambou. J’aime beaucoup le timbre voilé et doux du Shô. Aoki avait également emporté dans ses bagages un Shamisen qui ressemble à un banjo à trois cordes, et un Ko-tsuzumi, le tambour d’épaule du théâtre Nô.

La simple écoute d’une gamme japonaise, composée de cinq sons, nous plongeait dans la paix. Vous partez de n’importe lequel des cinq sons, il n’y aura que de la douceur, jamais d’agressivité. Aoki nous avait fait écouter Saïte Sakura (voir musique lien), les cerisiers en fleurs, joué à la cithare koto et bien d’autres chansons. Les sonorités du koto sont multiples et font découvrir une partie de l’art de l’improvisation et la grande poésie de la musique japonaise. Cette dernière est intimement liée à la danse et au chant. Le théâtre, surtout le Nô, est composé de poésie, de danse, de musique et de mime. Aoki nous parlait de la minutie de la chorégraphie du Nô, du chœur qui exprime les sentiments de l’acteur principal et qui chante les paysages. Il nous expliquait qu’une représentation pouvait durer de un à plusieurs jours.

De même, le Gagaku est étonnant et semble être la plus ancienne musique d’orchestre connue. Les morceaux sont sous forme dansée ou sous forme instrumentale uniquement.

Cette journée nous avait donné un aperçu de cette autre musique à laquelle nous étions quelquefois si étrangers. J’avais beaucoup aimé ce nouveau monde sonore que je connaissais si peu ; il m’enrichissait car il me permettait une nouvelle fois de m’engager dans un partage musical et de comprendre qu’il faisait partie, lui aussi, de l’image universelle. Il me rapprochait d’Aoki, de sa douceur qu’il portait si bien.

Ce stage était réussi parce qu’Aoki s’y était engagé avec un grand professionnalisme. Il avait non seulement les compétences techniques et artistiques, mais il avait en plus la volonté d’emmener avec lui ceux qui l’accompagnaient.

J’avais toujours l’impression qu’il ne se limitait pas à ses compétences ; il était en interaction avec ceux qui l’entouraient. Il n’attendait pas l’événement, il était le créateur de situations en s’investissant énormément. Les choses n’avaient pas toujours été aisées au milieu des adolescents qui participaient au stage. Aoki ressemblait à un navigateur exceptionnel maîtrisant parfaitement son bateau en se dirigeant, en se corrigeant. Il faisait quelquefois des erreurs mais il s’en servait admirablement en trouvant les vents favorables et en se plaçant au bon endroit de la vague. Il semblait connaître sa destination ; en chemin, il était prêt à assumer ses responsabilités, à penser plusieurs solutions en restant toujours élégant. Il ne refusait pas les pressions, ni les surprises, ni une éventuelle perte de contrôle. Il allait même jusqu’à lâcher prise lorsqu’il estimait que le jeu n’en valait pas la peine. Sa sensibilité était extrême, mais elle n’était pas visible. Pourtant je la ressentais avec une émotion vive et quasi permanente.

Il donnait à mes sens une nouvelle dimension, il les affinait. Il apportait à ma vie d’autres substances. Il y avait dans mes yeux la trace de ses regards, dans mon corps la trace de sa douceur, dans mon âme la trace de cette merveille qui s’appelle l’amour. Ce que je voyais en lui m’attirait irrésistiblement et ne fera jamais l’objet du moindre doute.

Jeanne et Bob étaient sur le point de partir. Ils avaient décidé de vivre tous deux et ensemble à Boston au courant de l’été prochain. Auparavant, Bob devait retourner au Guatemala, vers le mois de mai, pour y régler des affaires de famille. Jeanne, grâce à Bob mais aussi à son grand talent, allait créer une classe de chant à Boston, dans une école de jazz. J’étais très contente pour eux et les serrais dans mes bras. Ils m’invitaient à venir les voir avec Aoki. L’été prochain peut-être…

Demain, le mois de septembre pointera le bout de son nez. Nous avions travaillé sans relâche. Le temps et l’envie étaient venus pour nous de rester ensemble jusqu’à la clôture du concours international, en septembre à Paris. Avant d’arriver à Menton, Aoki avait travaillé avec l’orchestre symphonique de Tokyo qui s’était prêté au jeu de sa création. Aoki entretenait de très bonnes relations avec cet orchestre dont il était occasionnellement l’invité dans le rôle du chef d’orchestre.

Frédéric et Ludwig seraient des nôtres à Paris, en tant qu’auditeurs. Frédéric n’avait pas le cœur à l’ouvrage symphonique et se réfugiait dans ses sublimes nocturnes. Ludwig ne pouvait y participer par manque de temps, car il avait prévu, de longue date, une série de concerts qui débutaient à Paris le 29 septembre. Mais il tenait à être présent le 27 pour l’interprétation d’Aoki.

Le temps et l’envie étaient venus pour Aoki et moi de vivre l’aube, les couchers de soleil, de regarder et d’écouter la mer que nous aimions tant tous deux, sans jamais perturber nos vérités, nos désirs et nos libertés.

Avec Aoki, chaque jour était différent. C’était une sortie constante vers de nouvelles routes de vie qui défiait toutes les longues et fatigantes machinations de l’habitude et du banal dans lesquels tant d’humains se complaisent ou doivent se complaire pour mieux mériter les moments qu’on dit extraordinaires. Avant Aoki, je leur ressemblais, même si je m’appliquais à déclencher quelquefois des urgences de bonheurs obligatoires. J’étais bien consciente de cette manœuvre qui consiste à mener le bonheur par le bout du nez en le cherchant à travers la banalité que tant de gens parviennent à construire avec beaucoup de patience et avec leur propre assentiment, comme si la plainte répétée du banal était un droit au bonheur. Je n’ai pas toujours su me dégager de cette idée fausse. Pourtant, très souvent, j’avais l’impression que ceux que je côtoyais s’enfermaient dans la lassitude de l’ordinaire parce qu’ils ne développaient pas leurs sens. Ils s’agrippaient aux abreuvoirs de la puissance, mettaient des cadenas aux insouciants, attachaient ceux qui s’attachent.

Ils ne voyaient que le ciel gris.

Je vois l’oiseau sur la branche, narguant malicieusement le chat, prêt à bondir. Avez-vous remarqué avec quelle grâce le chat sait attendre, sans le moindre mouvement ?

Ils se délectaient, à nouveau et toujours, de faits divers et de ragots. J’écoute Verdi sans chercher à comprendre pourquoi cela me fait du bien.

Ils marchaient avec le syndrome du lundi qui soupire et celui du vendredi qui sourit.

Je comprends mais je marche.

Ils couraient vers les appâts du gain, de la fortune promise, ces petites cartes colorées qu’on gratte avec la pièce de l’espoir en humant le possible.


Je mange des fraises des bois, je sens l’odeur unique de la peau d’Aoki.

Ils touchaient les soies du succès, les toiles rugueuses de leurs défaites, les regrets du passé, les polissages de leurs médailles, de leurs honneurs.


Je touche le sable, la mer, les mains d’Aoki et l’écume des jours.

Ils avaient le sens de l’innocence, celui qui néglige si violemment le sens des responsabilités. Peut-être est-ce cette innocence qui éloigne tant la liberté ?

Ils me parlaient de la confiance. Sacré programme ! Toujours la chercher, la reprendre, la voler ! Croire en elle pour limiter ses peurs ! La défier pour tester l’autre ! La galvaniser pour y trouver les biens et les maux ! En avoir un besoin impérieux pour ne jamais libérer l’autre, la dessiner en auréole au-dessus des têtes pour montrer du doigt que vous serez jugé si vous la transgressez !

Non ! Tout ceci n’a rien à voir avec la confiance. Quand elle est vraiment là, avec son indicible légèreté, sa beauté, sa rareté, vous aurez dans vos mains des ondes de lumière. Vous pouvez garder les mains ouvertes, il n’y a rien à laisser échapper, à reprendre ou à voler. C’est l’horizon temps, une ligne droite à l’infini. Votre esprit, à aucun moment, ne fait référence au mot même : CONFIANCE. Le mot disparaît, n’a plus lieu d’être puisque le besoin de confiance n’existe plus. C’est exactement ce que je vivais avec Aoki.

Avec lui, j’apprenais chaque jour. Il ne me donnait pas de leçons mais il m’apportait toujours des éléments de réflexion. Rien n’était figé. Il voyait très bien et très loin. Ce que je découvrais en lui n’était jamais différent de ce qu’il était. Il provoquait en moi, chemin faisant, une mutation extrêmement grave et profonde, grave parce qu’elle correspondait à une adhésion totale à toutes les particules de son être, profonde parce qu’elle avait mis mon moi dans l’amnésie sans que cela ne m’amène au moindre emprisonnement.

Je vivais Aoki en m’oubliant, sans effort et sans peur. Ce n’est que plus tard que je compris que cette amnésie du moi était finalement la plus grande liberté qu’Aoki pouvait me donner, une seconde vie par lui, sans ambages, dans laquelle je nous reconnaissais tant.

Chaque instant passé à ses côtés, chaque pensée pour lui étaient des événements et ce que je ressentais comme une communion entre deux êtres, je le vivais avec un plaisir jamais connu auparavant. Cet homme était l’extraordinaire car sa seule présence me comblait. Il était le libre respect car l’amour que j’avais pour lui n’était pas une contrainte, ni une vénération, il allait de soi.

Il était la liberté, car je ne ressentais jamais le besoin de modifier Aoki comme on aime quelquefois modifier les gens afin qu’ils deviennent ceux qu’on voudrait qu’ils soient.

Il était la liberté car il avait cette particularité à me dégager automatiquement de certains ahuris qui vivent à l’envers, à m’apprendre toujours et encore à m’engager dans ce que je crois, à me guider à trouver. Il était la liberté qu’il convoitait en permanence en créant ses propres modèles mentaux. Ses réactions à l’appel à la liberté n’étaient pas traditionnelles. Il profitait de ses émotions, de l’environnement et de ceux qui le bouleversaient pour modifier ses actions de vie. Je crois qu’il s’éloignait de ceux qui tentaient de le mettre en cage, même dorée, qu’il allait vers ceux qui aiment l’amour. Il était la chaleur car mes mains dans les siennes avaient enveloppé mon corps, mes sens et mon âme dans une volupté sans limites. À côté de lui, je me sentais infiniment petite. L’amour, la sérénité, la facilité et la douceur avec lesquels je vivais pour lui étaient pourtant grâce à lui les espaces infinis de cet infiniment petit, ce qui rendait cet homme unique et irremplaçable dans mon nouvel espace rationnel.