Frédéric, Ludwig et le troubadour 12

Frédéric, Ludwig et le troubadour –
Françoise Bachmann Levy ©2021

Chapitre 12 avec liens vers les pièces musicales indiquées

CHAPITRE 12

Septembre – Paris

L’écriture d’une symphonie demande au compositeur une grande connaissance des possibilités techniques de chaque instrument et des effets dus à la combinaison de ces instruments. Les huit compositeurs restants et admis pour les deux derniers tours étaient dans le feu de l’action. Les répétitions s’enchaînaient. Chacun d’entre eux avait droit à une journée supplémentaire pour travailler avec l’orchestre prestigieux qui allait les accompagner lors de la présentation de leur œuvre. Frédéric et Ludwig étaient là. Ils appréciaient Aoki et nous avions de longues discussions tournant essentiellement autour du monde de la musique pour lequel nous avions tous quatre la même passion.

Ludwig avait lu la symphonie d’Aoki et comme il entendait magnifiquement bien la musique qu’il lisait, sa réaction fût grande, mêlée d’admiration et d’interrogations :

– C’est une musique nouvelle, une force de l’esprit qui perturbe le connu en séparant chaque pièce du puzzle musical et en montant les pièces pour en faire du neuf. Aoki, tu es un magicien, tu donnes à la musique une autre parole. Tu engages l’émotion sans l’associer au sentimentalisme de pacotille. Je suis ému car tu me fais participer. Tu es vivant, ta musique est concrète parce que tu lies la raison à ce que tu es.

– Je te remercie, Ludwig. Tu as raison. Que serait le rationnel sans le sensuel ? Une alimentation trop pauvre en vitamines. Comprendre avec l’esprit seul pourrait correspondre à un isolement entre le monde et l’homme. Comprendre avec le corps en passant par son esprit, c’est sentir couler son sang dans ses veines, c’est recevoir des décharges.

Ludwig posait beaucoup de questions. Il était effectivement sous le choc émotionnel de la création d’Aoki. Sa symphonie qui ne contenait qu’un mouvement unique donnait une vision toute particulière du temps qui jouait avec ses significations tantôt orientales, tantôt occidentales. Elle dessinait également une peinture étonnante de thèmes à caractère classique, de swing, d’unissons inattendus protégés par des rythmes africains et des réminiscences indiennes.

Frédéric parlait peu mais n’en était pas moins attentif. Il attendait le lendemain, jour de l’audition de la pièce d’Aoki, avec une certaine curiosité.

La nuit tombait sur Paris qui vivait avec ses lumières, ses vies animées et son charme. Aoki était calme et doux.

Aoki est prêt. Il s’avance vers les musiciens, sans baguette et sans peur. Il donne l’entrée avec une grande précision, sur un accord de neuvième de fa mineur, joué par tous les pupitres dans la nuance mezzo forte.

L’accord savamment dosé entre les différents instruments va se libérer progressivement de chacune de ses notes par le retrait, tour à tour, des trompettes, des flûtes, du xylophone, des trombones, de la caisse claire, des bassons, des cymbales, des cors, des saxophones, des timbales, des hautbois, du cor anglais, du tam-tam, du Ko-Tsuzumi, des contrebasses, des altos, des violons, des violoncelles et enfin du fa du violoncelliste solo.

Le hautbois en la, appelé aussi hautbois d’amour, trace une mélodie basée sur la gamme pentaphonique japonaise mi-fa-la-si-do. Il est seul et enveloppe les airs de son chant mystérieux nuancé à merveille et totalement libre rythmiquement. On se demande vers quelle harmonie il va aboutir. Le dernier la des cordes appelle au mode mineur fuyant peu à peu avec tout l’orchestre vers un caprice joyeux détourné finalement par une tendresse mélancolique aux accords classiques occidentaux.

Le temps et l’espace étaient bien proportionnés. L’accentuation révélait l’attirance musicale. Le jeu des pulsations régulières et des effets dynamiques dévoilait le temps physiologique. Un roulement des timbales ouvre alors la porte à un nouveau monde, celui du jazz. La troublante envolée des saxophones, des trompettes, des contrebasses et des percussions s’adonne aux pulsions vitales. L’expression est modifiée, les notes sont glissées, portées, poussées puis lâchées.

La vague du be-bop danse librement sur cette mer sans eaux territoriales. Elle manifeste sa force, sa mobilité et ses caprices en jouant les intervalles disjoints, en créant des torrents de notes, en multipliant les passages d’accords de neuvièmes, de onzièmes et de treizièmes, les chromatismes, en saisissant l’occasion aventureuse de la polytonalité, en choisissant un climat dissonant. La vague se calme et reprend vie, animée par un swing dynamique, régénérée par les contrebasses et accentuée par la parole syncopée.

La caisse claire calme le jeu et, décidée à baigner dans la nonchalance, invite l’orchestre à partager une longue habanera troublante.

Et parce qu’Aoki sait surprendre comme personne, une fascinante marche de toutes les percussions trace le chemin des incantations indiennes. Elles se déploient patiemment, vont vers une puissance magique puis glissent gracieusement dans un pianissimo presque imperceptible, invitant le hautbois d’amour au chant d’Orient de l’ouverture. S’en suit une fugue dont les finesses associées à l’ensemble des pupitres rejoignent la science de l’écriture.

Et parce qu’Aoki aime la liberté, il va donner à l’orchestre et aux auditeurs l’occasion de sortir de l’analyse et de leurs peurs de l’espace et du temps. Il est vrai que pour l’oreille et l’esprit occidentaux, le passage à la musique africaine était loin de la tradition symphonique classique.

J’espérais, à cet instant, que les auditeurs ne soient pas en attente du connu mais dans le plaisir de la découverte à laquelle Aoki avait déjà donné tant de possibilités. Mais les regards, les murmures emplis de réticences et les visages plus inquiets que surpris ne trompaient pas.

Aoki, lors des répétitions, avait longtemps expliqué cette musique africaine et les musiciens avaient réussi assez habilement à interpréter et à improviser. Aoki avait particulièrement insisté sur la couleur des timbres voilés. Les violons, les altos, les violoncelles et les contrebasses posaient leurs archets, pinçaient, frappaient les cordes et le bois. Les saxophones, les trompettes, les trombones et les cors jouaient des sourdines. Les flûtistes amusaient les fonds de leurs gorges pour atteindre des voix masquées. Les bois lançaient de nouveaux sons venus d’ailleurs. Les percussions se donnaient à fond dans la polyrythmie.

La difficulté consistait à saisir l’importance de la globalité et de l’irrationnel qui y était relié, en y ajoutant des variables tout en gardant à l’esprit une structure de départ bien précise. Aoki avait noté sur la partition les mots suivants, à défaut d’indications habituelles : « À interpréter et à vivre en fonction du moment, de l’atmosphère, du lieu, des musiciens et du public. »

Nous étions ailleurs, baignant dans les parfums d’Afrique, couchés soudainement dans le monde de l’infini et du complexe.

Les derniers appels fuient vers quatre accords solennels de tout l’orchestre. Un thème est joué aux violons auquel vont se succéder des variations ingénieuses modifiant l’harmonie, le rythme, la mélodie et l’orchestration. La coda retrouve les percussions et les battements des cœurs indiens. Un dernier accord de neuvième commun, pour dire que le temps ne finit jamais, se pose sur le public et le jury.

Frédéric et Ludwig se lèvent, applaudissent et lancent des cris de joie. Les auditeurs restent en retrait. Ils semblent si loin d’Aoki, si froids et si sages. C’est à chaud et à vif que le jury va donner son avis avant la dernière étape qui aura lieu dans deux jours, à huis clos.

J’observais et écoutais les juges infatigables qui avaient le pouvoir et la satisfaction de donner les critères d’excellence. Ils avaient pris un certain plaisir à casser le grand édifice de la création d’Aoki en plaçant son œuvre dans l’extravagance inutile, en mutilant l’originalité et l’initiative de la sortie des choses établies.

La symphonie d’Aoki était trop en avance sur leurs esprits fermés, elle était trop complète et trop ouverte à la liberté. Il l’avait compris vite et tôt, bien avant que son œuvre musicale ne fût jouée. S’étant engagé à la diriger, il était pourtant allé jusqu’au bout du chemin. Sa symphonie était quasi universelle, elle sortait des normes et du présent. Elle était cependant construite avec une extrême minutie, avec des enchaînements inattendus. Elle respirait à ce point la liberté qu’elle avait tôt fait de déranger les oreilles fragiles. Cette liberté se déclarait ouvertement et purement. Elle mettait en péril tous les esprits qui remplissaient la salle. Elle les mettait dans l’embarras. Il y avait un mélange de refus, de colère et d’admiration masquée.

Aoki, lui, ne trichait pas. Les musiciens, quant à eux, restaient impassibles car ils n’avaient pas le droit d’influence. Nous avons appris, quelque temps après, qu’ils avaient manifesté leur pensée. Lors de la remise des prix, ils avaient joué le premier accord de la symphonie d’Aoki en y ajoutant un point d’orgue, pour le faire s’éteindre jusqu’au silence brutal et total.

Non, Aoki ne trichait pas. Il avait quitté la salle et quitté définitivement le concours. Il était résolu à laisser les arbitres dans leur mélange âcre et trouble de la parodie du pouvoir et de la connaissance indéniable. Eux restaient la bouche ouverte, les pores dilatés par la surprise, les visages rouges de jalousie et prématurément métamorphosés par une vieillesse indélébile. Je leur en voulais et parce qu’à ce moment précis, je ne pouvais me taire, je m’approchais d’eux en les giflant de mots sortis du fin fond de ma colère :

– Vous n’êtes ni créatifs, ni bienheureux. Vous êtes des visqueux agglutinés aux chaînes de votre cerveau primitif. Vous ne savez pas écouter, vous ne savez ni regarder ni aimer ce qui vous dépasse.

Je ne saurais te dire, Aoki, si je voulais te protéger, t’aider ou te défendre. Je ne pouvais accepter que ces gens aient pu être dans l’erreur à ce point. Il y avait tant de choses qu’ils ne comprenaient pas. J’en éprouvais de la douleur et de la tristesse car je savais qu’ils avaient des frères et des sœurs qui passaient leur temps à faire des rondes de jour et de nuit dans leurs domaines respectifs et menaient des guerres bien plus rudes que celles du monde musical.

Leurs expressions, leurs mots et leurs maux, leurs voluptés à te descendre en flèche, à te considérer comme un sauvage épris de gloire, me faisaient mal, allaient jusqu’à la douleur physique.

J’étais dans l’excès dans doute, dans la passion. J’avais envie de te protéger, de t’aimer. J’admirais ta force et ta volonté, tes différences, ta manière de te détacher de ce qui aurait pu te blesser.

Cette fois encore, je découvrais dans les yeux d’Aoki, dans les rythmes de sa voix, l’insondable et quelque chose d’hermétique. Je percevais cette partie de lui comme étant sa terre d’indépendance avec ce désir permanent de vivre libre qui s’imposait irrésistiblement à son être. Très loin, sous les couches de sa soif d’autonomie, de son élégante puissance, mes sens palpaient sa sensibilité, ses émotions intenses qui tapissaient le fond de sa vie. J’avais envie de tout lui donner sans jamais ne rien lui prendre. C’était peut-être là le secret de l’amour que j’avais pour lui, cette facilité à ressentir autant de plaisir à le laisser vivre comme il le voulait, sans déception, sans jalousie, sans menaces et sans chaînes.

En colère, je plaçais tout au bas de mon échelle des catégories d’humains, l’un après l’autre et de manière définitive, tous ces grands professionnels de la musique, les érudits de la critique symphonique, les gratte-papiers, les sans-logis de la créativité, les programmés. Je n’aimais pas ceux que je ne connaissais pas et qui avaient tracé dans certains de ses regards et de ses mots, des absences d’amour et de tendresse, de fausses promesses et des va où tu veux. Je ne l’avais jamais vu pleurer ou se plaindre. D’ailleurs, ses sentiments n’étaient pas exhibitionnistes.

J’imagine que ceux qui s’aveuglent d’apparences voyaient en lui un être froid et un arriviste sans scrupules. C’est sans doute l’image qu’il voulait donner de lui pour leur échapper et pour ne pas perdre de temps.

Aoki était reparti pour Fukuoka. Nos emplois du temps étaient à nouveau bien chargés mais nous avions envisagé de nous revoir un jour, ici ou là. Je n’attendais rien de plus. Je voyais à nouveau en lui cette alchimie, ce mélange mystérieux d’indépendance et d’amour dont le dosage me déroutait mais pour lequel j’avais du respect.

Entre nous, il n’y avait pas de contrat. Notre relation n’était pas basée sur des règles d’appartenance mutuelle, des interdictions et des obligations. Cette relation me troublait parce qu’elle parvenait à établir un équilibre entre le désir constant de liberté d’Aoki et mon bonheur à l’aimer intégralement, tel qu’il était. J’étais cependant consciente que le sens de ma vie changeait considérablement de cap. Penser mes jours sans Aoki me conduirait vers une irrémédiable existence artificielle. Il était tout naturel que son départ me plonge dans la tristesse et dans la peur de ne pas le revoir.

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