Frédéric, Ludwig et le troubadour 13

Frédéric, Ludwig et le troubadour –
Françoise Bachmann Levy ©2021

Chapitre 13 avec liens vers les pièces musicales indiquées

CHAPITRE 13

Frédéric avait besoin de mon aide et de mon amitié. Il avait décidé de mettre un terme à ses rencontres clandestines avec Nora qui ne pouvait se soustraire officiellement aux tables de la loi maritale. Aux dires de Frédéric, elle voulait surtout préserver ses enfants en sacrifiant son amour. Afin que mon ami ne s’engouffre pas davantage et trop dangereusement dans la solitude et la souffrance, il travaillait avec moi la plupart du temps. Jacques l’avait engagé. J’étais contente de partager ces moments avec lui.

Ma tristesse diminuait dans la durée, pas dans l’intensité et je parvenais assez souvent à la maîtriser grâce, je crois, à l’espoir quasi obsessionnel de revoir Aoki. Je régulais ma peur par le courage d’affronter l’attente. Au bout de quelques mois, je gérais la durée du temps. Il restait cet amour avec sa puissance et son exclusivité pour Aoki. Je n’en dis mot à Frédéric. Petit à petit, il retrouvait les couleurs d’une vie plus agréable. C’était beau à voir et à ressentir. Notre amitié me faisait du bien.

Nous avions donné de nos nouvelles à Ludwig qui sillonnait l’Europe et dirigeait les grands orchestres symphoniques. L’hiver était particulièrement gris et froid cette année-là. Chaque lettre d’Aoki était une dose de bien-être. Nos mots voyageaient gracieusement dans les airs, entre Fukuoka et Paris. Puis, au milieu de cet hiver, il y avait l’appel de l’été à Boston, Jeanne et Bob, l’appel des désirs.

Un matin, Jacques me convoqua pour me parler d’un nouveau projet. Nos interventions successives à Menton avaient engendré une forte demande de stages musicaux et d’interventions ponctuelles dans les conservatoires, les écoles de musique et les écoles primaires de la région. Jacques avait l’intention de créer une antenne à Nice. Il me proposa d’en prendre la responsabilité ce qui supposait mon déménagement de Paris pour le sud-est. L’idée me plaisait et sans grande hésitation, j’acceptais à la condition de pouvoir y travailler en collaboration étroite avec Frédéric.

Le premier mars, nous étions installés à Nice. Nos appartements se faisaient face. Frédéric était content. Nous avions mille et une choses à penser, à organiser et à faire. Les journées passaient rapidement ; il y avait des fleurs partout. Nous faisions de grandes promenades ensoleillées au milieu des arbres fruitiers, des oliviers, dans les villages perchés.

Nous avions refait notre monde près des ruines des thermes et des arènes romaines, sur la colline de Cimiez. Frédéric avait desserré son écharpe bleue le long de la Promenade des Anglais et avait trouvé, sous le charme de la Baie des Anges, les premières notes de son nocturne en do# mineur opus 27 qu’il avait décidé de m’offrir.

Il me l’avait joué un soir et les airs enchanteurs propices aux rêves qui glissaient entre ses doigts faisaient se lever mon vent doux soufflant vers Fukuoka et vers l’été.

– C’est pour toi, pour tous ces feux follets qui dansent dans les traces d’Aoki de tes yeux, pour la chaleur de tes mains ouvertes qui s’envolent vers lui, pour cet amour que j’envie qui rythme tes pas et ta respiration, dit Frédéric.

Je l’aimais cet amour que j’avais cherché si longtemps, si sûr de lui, empli de paix et de bonheur. Je l’aimais le troubadour à l’Espéranto élégant, parcourant le théâtre du monde. Je l’aimais cet amour nourri pour moi de quelques gouttes de nectar d’ambroisie.

Dans cette ambiance mêlée de sérénité et d’ardeur à l’ouvrage, le mois d’avril pointa le bout de son nez. Frédéric et moi allions assez souvent au concert. Un soir, on donnait l’Or du Rhin de Richard Wagner.

Il est intéressant de noter que l’Or du Rhin, prologue de cette immense peinture sonore partant du poème, de la légende des Nibelungen créant l’anneau d’or mythique, a été conçu en dernier. Lorsqu’on a écouté l’Or du Rhin, on a envie d’écouter la Walkyrie, Siegfried et le Crépuscule des Dieux pour s’offrir le voyage tout autour de l’anneau, à l’intérieur aussi, pour entendre et toucher le profondément humain. Il faut prendre son temps ou ne pas s’en préoccuper pour écouter l’amour et la révolution, défaits de toute imagination aride. Il faut prendre son temps ou l’oublier pour écouter les quelques dix-huit heures qui couvrent toute l’œuvre. Wagner y a bien travaillé une vingtaine d’années. Y aurait-il eu un Crépuscule des Dieux aux destins humains obscurs, même si l’amour semble salutaire, si Wagner n’avait pas rencontré le bouddhisme ?

Lorsqu’on avance avec l’Or du Rhin, on ne marche pas au hasard. Alberich, voleur d’or, trouve la puissance en forgeant l’anneau. Mais Wotan le Dieu suprême veut garder l’amour et la puissance en s’emparant de l’anneau. On pressent le drame bien avant la Walkyrie où l’infirme Wotan dominant le monde comprend que ses lois l’emprisonnent, où Brunhilde symbolise l’amour, l’indépendance et la liberté. Puis on avance avec Siegfried, l’homme le plus parfait que Wagner ait voulu concevoir, le sauveur, l’appel à la rédemption. Arrive le Crépuscule des Dieux, un Wotan toujours présent, prêt à renoncer, la fin prévisible des Dieux et de l’Univers. Mais l’espoir est dans les cœurs, celui d’un nouveau monde et de l’amour dépassant les limites humaines.

Ce soir, Frédéric et moi étions très loin d’avoir besoin et envie de rechercher les vérités de demain. Nous avions pris plaisir à écouter la musique qui à nos sens se suffisait à elle-même. Dans la tiédeur agréable de la nuit, les pas nonchalants de Frédéric nous guidèrent vers la mer. Elle était puissante et son monde n’inspirait pas la moindre fin. Son espace et son temps sans mesure rendirent notre présent sensible à nos cœurs.

Tout était calme.

C’était un samedi.

Frédéric m’avait donné rendez-vous vers neuf heures devant le palais Lascaris. Le ciel posait son bleu à perte de vue. Deux enfants gambadaient allègrement vers la boulangerie. La boulangère semblait les connaître ; elle prit instinctivement les pains et les croissants dorés qui leur étaient destinés. Le garçon avait le teint couleur caramel. La fille avait de longs cheveux blonds et lisses. Leurs yeux souriaient à la vue des bonbons multicolores et baignaient déjà dans le sucre et les goûts fruités.

– Allons prendre un petit déjeuner, dit Frédéric en s’approchant de la terrasse fleurie de notre café préféré.

Le soleil glissait sa tiédeur matinale dans les airs et sur ma peau fraîche. C’était agréable. Des bougainvillées pourpres s’élevaient le long des murs blancs. Des azalées roses couvraient abondamment leur terre concentrée dans de grands pots en grès. Un canna spectaculaire déployait le rouge vermeil de ses immenses robes. Une coccinelle posée sur un lys blanc relevait sa pèlerine ; la lumière du jour éclairait les élytres orangés et les petites taches noires.

Nous avions envie de nous promener. L’arrière-pays niçois nous gâtait de ses paysages caressés par la lumière. Les bleus des lavandes, les pins parasols, les villages perchés et les vignes faisaient le décor. Le vent soufflait sur les collines, faisant tourbillonner quelques secrets des gens qui les habitent.

Le vent emporta l’écharpe bleue de Frédéric ; elle se détacha de ses mains qui tentaient de la reprendre, dansa la rumba au milieu de deux papillons, un paon du jour et un citron de Provence. Elle était légère l’écharpe, elle volait vers l’inconnu. Après un dernier clin d’œil, elle s’éloigna définitivement de Frédéric.

Sur le chemin du retour, la radio donnait les nouvelles du jour.

Aux Bermudes, un nouveau référendum affirmait la volonté des électeurs de la colonie britannique de ne pas accéder à l’indépendance.

Aux États-Unis, devant l’assemblée générale de l’ONU, le pape relançait l’importance de l’accord international traitant du droit des nations.

À Gaza, un nouvel attentat suicide et des interpellations massives de militants intégristes par la police palestinienne fragilisaient les négociations israélo-palestiniennes.

À Cité, une petite ville d’Europe, de très violents affrontements faisant cinq morts et des dizaines de blessés avaient opposé des visages blancs d’Europe occidentale revendiquant un retour à un patriotisme puissant à des visages ambrés d’Afrique du Nord.

À Canberra, un nouveau record du monde du cent mètres était battu lors des championnats internationaux d’athlétisme.

À notre arrivée à Nice, un ciel orageux rôdait au-dessus de nos têtes. La vieille ville était très animée. Des chevaux de bois peints et vernis tournaient avec les enfants heureux. Les grands, massés autour du manège, souriaient et faisaient signe à leurs petits. Un homme portant la barbe blanche et des bretelles larges actionnait régulièrement la manivelle d’un orgue de Barbarie qui mêlait son chant aux odeurs de sucres d’orge et de cacahuètes grillées.

Un rayon de soleil insistant étalait sa couleur du soir, en dépit des menaces anthracite soutenues par de lointains grondements. Quelque temps après, une horloge sonna le quart de vingt heures et le tonnerre dispersa les promeneurs. Un petit garçon s’accrocha au cheval blanc pour un dernier tour, préférant le manège enchanteur à la peur de l’orage.

Durant les jours et les semaines qui suivirent, il y eut d’autres fêtes, d’autres tours de manège, d’autres enfants heureux et d’autres nouvelles.

Dans plusieurs villes d’Europe occidentale, de nouvelles émeutes faisaient des blessés et des morts. Les faits ressemblaient à chaque fois à ceux de Cité, concernaient toujours des oppositions entre des visages de couleurs différentes pour des raisons rappelant des passés dangereux de peuples et de territoires. Ce n’étaient plus de simples faits divers indépendants survenus dans un temps donné. Tous les événements étaient reliés et les médias s’en étaient emparés. Les titres révélateurs occupaient le devant de la scène de l’information et suscitaient des réactions nombreuses et variées.

Certains appelaient à l’apaisement en condamnant les actes racistes et leurs conséquences désastreuses. Certains rappelaient les principes du respect de l’individu, des cultures et de l’importance d’une cohabitation réfléchie. D’autres n’hésitaient pas à mettre en avant les problèmes réels des nations, issus, disaient-ils, d’une augmentation croissante d’immigrés. Ces autres se targuaient publiquement de l’urgence à créer des cellules de recherche pour la création d’un nouveau continent sain et prometteur. Leurs discours était basé sur le nationalisme ethnique et les nations homogènes. Il était habile puisqu’il profitait de la montée en puissance de la peur. Il déguisait l’idéologie, les attitudes et les comportements racistes en invoquant le phénomène universel et l’étendue constante de la condition humaine donnant droit à l’identification de soi et des autres.

Les porte-parole d’un nouveau mouvement prenaient leurs places ; ils alimentaient les angoisses des pauvres européens purs, blancs et solidaires en leur expliquant les difficultés économiques, la montée du chômage, les maladies venues d’ailleurs.

Oui, nous étions des misérables, victimes d’une dépréciation de nos territoires, de nos origines communes !

Pour couronner le tout, les prédicateurs mêlaient à tout cela le relativisme culturel ; il était bon de respecter les cultures des blancs, des noirs, des jaunes, des ambrés et des rouges en les envisageant dans leurs contextes sociaux et historiques respectifs. Les mélanger toutefois, c’était une autre histoire !

Et déjà, à l’horizon, on distinguait « cette conscience stupide décorée du nom de ‘vox populi’ »[1].

Ainsi, dans l’Europe entière, de nombreux foyers de violences contribuèrent à marquer les différences, non pas dans le respect mais dans la discrimination. Vers la fin du mois de mars, les chefs d’états européens se réunirent durant quatre jours, à huis clos, avec les messagers du mouvement Europeaus Albus. L’événement devenait tristement célèbre sur le plan international. À l’issue des quatre jours, les participants annoncèrent qu’ils avaient pris une série de décisions, à l’unanimité.

L’Europe allait changer de visage. Elle se voulait puissante et soudée ; elle voulait préserver la paix et la sécurité. Les éminents chefs de file du mouvement Europeaus Albus mettaient l’accent sur leur implication, leur dévouement pour la cause d’une Europe meilleure ; ils apportaient aux hommes de cette terre féconde une vie bien plus agréable. L’Europe avait de nouveaux apôtres en fonction sacerdotale. Et d’apôtres, ils allaient devenir des Dieux.

Désormais, la grande Europe se préparait à renvoyer dans leurs pays d’origine respectifs tous ceux qui n’avaient pas la bonne couleur, les peaux jaunes, les peaux noires, les peaux ambrées et les peaux rouges.

Les peaux blanches qui avaient eu le malheur d’épouser d’autres peaux, même si elles respiraient si bien ensemble, avaient un répit. Une solution intermédiaire appropriée serait mise en place après la première phase.

L’Europe s’encerclait de nouvelles frontières et brandissait son emblème salvateur : « Une Europe propre et saine pour une Europe unie et féconde ». Les droits d’entrée sur le territoire furent soumis à des conditions précises. Des autorisations furent accordées, pour une durée ponctuelle ne dépassant jamais un mois, dans le cadre des relations économiques et politiques internationales et dans le cadre de missions professionnelles bien définies !

Ainsi l’Europe connut d’immenses mouvements humains, des départs interminables et douloureux.

Ainsi l’Europe connut une autre forme de violence marquée par l’absolution silencieuse et jouissive, un calme horrible déchirant l’espace.

L’Europe connut une autre guerre, armée jusqu’aux dents d’une foi nouvelle brillant de candeur et de soulagement.

Les Dieux n’en faisaient qu’à leur tête, comme tous les Dieux. Ils avaient un charme fou ; les assemblées de béni-oui-oui se prosternaient à leurs pieds ; leurs serviteurs buvaient, depuis longtemps, des sirops fabriqués pour eux : une dose d’infantilisme, une grande dose de braderies incessantes à l’oppression et à l’affliction, une dose de fond du droit à l’abondance, une dose de solidarité mondiale insistante et perpétuelle, une dose de désengagement et de cloisonnement mental. Ce liquide arrosait régulièrement les foules, prêtes à adhérer à présent à la mise en place d’une Europe renouvelée, prometteuse, qu’on présentait comme un paradis terrestre. Le bonheur n’était pas loin ; il allait même jusqu’à devenir une obligation morale. Les trop rares humains qui travaillaient à la défense de la liberté et au droit sans frontières avaient été engloutis par une majorité écrasante.

Cette vieille et grande erreur de l’existence des races au sein de l’espèce humaine prenait place. Il aurait fallu expliquer qu’une race regroupe des populations au patrimoine génétique semblable, que pour distinguer deux races, leurs patrimoines génétiques doivent être très différents. Il aurait fallu admettre que l’humanité entière est une seule et même race. Monsieur X, membre éminent du mouvement Europeaus Albus pouvait être plus proche, génétiquement, de l’Africain qui marchait dans les rues de Djibouti, que de ses grands amis blancs. Mais Monsieur X préférait le mépris et le raisonnement de l’existence des races et de leur inégalité. Il aimait alimenter la peur de l’autre en diffusant dans les esprits des constances de dangers fondés sur des différences de culture.

La vie n’était pas belle à voir. Frédéric me consolait du mieux qu’il pouvait. Je pleurais. Cette petite sève qui coulait dans certains ruisseaux d’Europe que j’avais toujours vue telle une ambition civilisatrice élargie, fuyait avec les départs incessants.

J’avais écrit à Aoki, Jeanne et Bob qui étaient pour moi les témoins d’une envie multiculturelle féconde. Je pensais à la symphonie d’Aoki, représentation symbolique de connexions extraordinaires entre les peuples. Je pensais à tous ces enfants, tous ces jeunes avec lesquels j’avais tenté, à travers la musique, de tisser des liens culturels. Je pensais à ceux que j’aimais et à ceux qui m’ont appris à ne pas les aimer.

Une nuit, prise d’une folie subite ou marquée par trop de chagrin, je peignis mon visage en noir, mes bras en rouge, mon corps en jaune et mes jambes en orange. Je sentais bon les couleurs. Je marchais vers la mer auprès de laquelle j’allais toujours pour le simple plaisir de la rencontrer ou pour me ressourcer. À nouveau je me sentais infiniment petite. Je percevais l’odeur de l’océan et celle de la terre mais si faiblement que j’en fus effrayée.

Il y avait dans l’air une autre odeur, prononcée et fétide qui semblait se propager lentement au-dessus des terres avec une subtilité démoniaque. Elle isolait ce monde dans sa nouvelle vie, prête à infiltrer son venin.

C’était l’odeur des hommes, retournant leurs armes encore invisibles contre eux.

Aoki me manquait terriblement.


[1] Balzac

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