Frédéric, Ludwig et le troubadour 14

Frédéric, Ludwig et le troubadour –
Françoise Bachmann Levy ©2021

Chapitre 14 avec liens vers les pièces musicales indiquées

CHAPITRE 14

Les Afriques furent divisées en trois : noire, blanche et rouge.

Les Amériques furent divisées en trois : noire, blanche et rouge.

L’Asie resta jaune.

L’Europe blanche se targuait d’une économie florissante et d’un dynamisme sans précédent. Elle ne semblait pas plus heureuse et plus libre et elle était plus divisée que jamais.

Les îles furent peuplées de couples mariés bicolores et de leurs enfants.

Le monde allait ainsi ; toutes les tentatives d’unités laborieuses étaient anéanties par d’autres frontières, fermant les terres et les peuples dans leurs cultures respectives, aiguisant les appartenances de chacun, désintégrant l’intérêt civilisateur qui aurait voulu apprendre et comprendre les différences.

On avait renvoyé Jeanne en Afrique Noire ; Bob était resté malgré lui en Amérique Rouge. Ils m’écrivaient leurs peines, cette séparation si difficile à accepter. Tous leurs projets tombaient dans les mains de lois arbitraires qui les jetaient dans un désarroi profond. Je les comprenais si bien ; je communiquais avec Aoki le plus souvent possible. Je m’y accrochais pour m’envelopper de chaleur et de tendresse. Je m’y accrochais pour éloigner ma peur de ne plus le revoir. Je me sentais bien dans chacun de ses mots, dans tous les sons de sa voix, dans les lignes bienfaisantes de ses pensées.

Le temps passait. Les conditions d’entrée et de sortie des territoires fermés par les barbelés des nouvelles frontières devenaient de plus en plus difficiles, faisant suite à des tentatives de départs illégitimes. Par trois fois, ma demande d’autorisation, pour entrer au Japon, justifiée par la mise en place d’une master class, m’avait été refusée, tout comme l’étaient celles d’Aoki. Mes espoirs diminuaient et avec eux ma force, mes passions musicales et mes croyances multiculturelles.

Frédéric était à mes côtés, tentait avec toute son amitié sincère et fidèle, de m’apporter son soutien. Je comprenais sa douleur face à son amour pour Nora ; entre ses doigts, quand il me jouait sa musique, il parlait toujours d’elle.

Le temps passait. Un désordre, révélé par mes faits et gestes, s’installa dans mon esprit et dans mon corps.

Jour après jour, sans relâche, pour vivre le temps qui me restait, car il y a un temps pour tout, je me nourrissais d’Aoki. Je voulais entendre le son de sa voix, je voulais l’odeur et le goût de sa peau, je voulais le toucher. Il ne s’agissait pas de souvenirs rangés dans les caves et les greniers et dépoussiérés clandestinement en quête de réactions nostalgiques. Il ne s’agissait plus de chercher.

Il y avait, là, quelque part, jusque dans les plus infimes parties de mon moi, cet amour que les frontières de la guerre des couleurs n’avaient pas encore réussi à assiéger. Il y avait cette immense masse d’amour qui dans ses développements naturels aurait eu tant de plaisir à donner et qui se retrouvait dans l’emprisonnement total de ne pas pouvoir se déployer.

Ces chaînes devenaient de plus en plus lourdes et mes tentatives incessantes à détacher de petits maillons pour alléger la charge ne me donnaient qu’un répit de courte durée. Cette douleur qui s’installait, qui circulait dans mes veines, qui s’ancrait minutieusement à mes sens, régnait en maître. Elle était subtile. Mes heures étaient devenues des siècles. J’avais besoin de l’écharpe bleue de Frédéric, des humeurs de Ludwig, du soleil prometteur d’Eze, de l’océan qui repose.

Je me demandais quel amour était le plus rude, celui que je n’ai pas vu, quelquefois, dans les yeux des enfants qui l’attendent, celui qui rattrape le temps qu’il a perdu ou celui qu’il n’est pas possible de donner. La fissure sauvagement creusée entre Aoki et moi était d’autant plus profonde que nous étions bien vivants tous deux, séparés par le jaune et le blanc comme Jeanne et Bob l’étaient par le noir et le rouge.

Puis, jour après jour, contre toute attente, mes mains se vidèrent de leur substance pianistique, de toutes ces richesses sonores et physiques accumulées avec l’énergie du plaisir et de la découverte. À quoi pouvaient me servir mes doigts devenus si fragiles, couverts de peaux amorphes ? À quoi pouvaient servir mes yeux sans les regards pour Aoki ?

Jour après jour, mon corps et mon esprit se courbaient sous le poids de l’amour silencieux. Il était là cet amour, en chambre forte et insonorisée. Il me faisait mal et lorsque mon courage me lâchait, lorsque mes larmes armées jusqu’aux dents coulaient dans la solitude, je m’accrochais à des ailes. J’écoutais avec une dignité sage et patiente ceux que je retrouvais sur ma route et qui jadis avaient tenté de juger sévèrement mon insouciance. Je cachais les traits de mon visage, je cherchais auprès de gens futiles d’autres vies, d’autres raisons, d’autres amours. Je ne voulais plus savoir ou comprendre, ne plus chercher le pourquoi, le comment. Je trouvais quelquefois des remèdes, de surprenantes médecines, des eaux de vérités, des potions magiques.

Jour après jour, le froid gagnait ma voix, mes yeux puis mon corps entier. Ce froid réduisait mes réactions, devenait dangereux, changeait ma vie en survie. J’étais dans l’urgence, mes sens se détachaient des émotions et des plaisirs.

Un soir d’été, le froid se faisant plus incisif, je décidais de me mettre à l’épreuve. Choisir la survie ou récupérer la vie, reprendre la route ou glisser vers le chaos ! C’était important. Je profitais de cette lucidité pour aller voir la mer, pour retrouver son odeur, écouter ses musiques marines. Je voulais les rivages de l’aube qui se lève.

Tout se passa très vite. Trop vite ! Je poussais un grand cri. C’était tout nouveau pour moi car habituellement j’étais dans l’incapacité physique de crier. La nature restait impassible. J’étais plantée là, avec ce cri qui traduisait la perte du plaisir de mes sens réduits aux simples besoins primaires.

À partir de ce moment, mon but unique de revoir Aoki ne me quitta plus.

Une nouvelle chance de vie se présenta à moi, sans que je ne le sache encore, grâce à une lettre de Ludwig, postée de Milan. Ayant obtenu la direction de l’orchestre symphonique de la ville, Ludwig était à la recherche d’une personne chargée de l’organisation des concerts. Il prévoyait un programme audacieux et fort complet. Il me proposa le poste et attendait une réponse rapide. Ivre de joie, je courus chez Frédéric qui semblait déjà être informé. En effet, Ludwig lui avait fait part de ses intentions et lui avait demandé, par la même occasion, de participer à une série de concerts, en tant que pianiste soliste.

Malgré les insistances de Jacques pour nous retenir à Nice, nous avions accepté la proposition de Ludwig. Ainsi, peu après le début de l’automne, nous nous retrouvions à nouveau tous trois, à Milan cette fois, pour de nouvelles aventures musicales. Nous étions, par moments, jeunes, beaux et vivants mais nous étions différents.

Ludwig, pris par le tourbillon de la création et par le dynamisme avec lequel il travaillait avec son orchestre, mettait toute son ardeur à condamner la séparation des couleurs à travers la puissance de son art. Frédéric était à nouveau assiégé par le souvenir de Nora ancrée à sa musique jusque dans les moindres souffles. Je mettais beaucoup de conviction dans l’organisation des concerts. Je me jetais dans le travail pour résister aux désordres de mon esprit et de mon corps. La musique parvenait à moi par nécessité, pour garder la force de cet espoir qui n’avait d’autre issue que celle de me rapprocher d’Aoki.

L’espoir rendant les idées fécondes et l’amitié nous assistant tout naturellement, nous nous fîmes tous trois complices d’un voyage d’un mois à Kyoto, avec l’orchestre de Milan, pour une série de concerts au Japon. Après de multiples tractations, des dizaines de papiers à remplir, après maintes questions, nous étions parvenus à obtenir l’autorisation tant attendue.

Cette nouvelle euphorisante et une conversation téléphonique avec Aoki me faisaient retrouver cette énergie dans laquelle enfin je me reconnaissais à nouveau ; je respirais la vie. Nous préparions au mieux notre voyage. Les répétitions avec Ludwig allaient bon train. Frédéric travaillait ardemment et méticuleusement le Concerto pour piano en la mineur Opus 54 de Schumann, les Valses Nobles et Sentimentales de Ravel et son Concerto n° 2 en fa mineur Opus 21.

Je me sentais légère, droguée par cet avenir proche et représenté par Aoki. Il était devenu un bonheur de vivre et je n’envisageais le futur qu’avec la possibilité de partager des bouts de chemin avec lui, si petits dans la durée soient-ils. En attendant notre prochaine rencontre à Kyoto, Aoki m’avait écrit une longue lettre. J’étais une nouvelle fois impressionnée par sa personnalité, par cette puissance d’esprit mais aussi de vie qui émanaient de ses mots. Me sachant très touchée par la difficulté d’être séparée de lui si souvent et si longtemps, il tentait de m’éloigner de la pensée dramatique. Face aux événements, aux nouveautés, il montrait une sagesse remarquable ; il ne perdait jamais de vue l’avenir, sachant s’y placer, assumant ses sentiments, ses expériences. Il avait une facilité étonnante à être flexible et sensible. Il utilisait l’intégralité de son cerveau, il parvenait à créer des variables dans ses réflexions et ses actions. Il était à l’opposé des individus cachés derrière leur armure et leurs remparts angoissants.

Il me donnait à nouveau l’occasion d’équilibrer mes pensées, d’utiliser la situation pour changer ma vision des choses. Il était mon maître à penser comme il était devenu le vecteur de mes émotions. Je me sentais bien avec lui. Il venait de me faire comprendre, volontairement ou non, que l’amour qu’on porte à quelqu’un pouvait, lui aussi, se vivre différemment et s’adapter aux circonstances. Il me restait une grande route à parcourir avant d’atteindre cette sagesse et de l’appliquer dans la vie de tous les jours. Il me fallait beaucoup de force pour maîtriser ce jeu difficile dont je mesurais le danger.

Nous sommes arrivés à Kyoto le 3 janvier. Quelques mètres et quelques secondes me séparent d’Aoki. Nos regards, nos mains, nos peaux et nos pensées se touchent. C’est exactement cela le bonheur, cette sensation vertigineuse de vivre l’extrême, ce septième sens qui s’installe avec une harmonie naturelle ineffable.

Il fait un froid intense. Ludwig grelotte, Frédéric est emmitouflé jusqu’aux oreilles. La douceur d’Aoki m’enveloppe. J’ai toujours ce plaisir inlassable à le regarder, à l’écouter, à le comprendre. J’ai toujours en moi ce bonheur à lui donner de l’amour, à recevoir le plaisir qu’il m’apporte. Tout va de soi. J’ai bien compris que le temps que nous passons ensemble est limité par les circonstances de la vie. Je n’espère rien de plus que le présent, empli de sa sensualité, de ses moments inattendus où, s’habillant subitement de silences émotionnels, sa soif de liberté reprend les commandes. Je l’aime tout autant dans ces instants-là et j’attribue à ses comportements des leçons tirées de son passé. Certains de ses regards, partagés entre l’affection qu’il me porte et des coups durs vécus autrefois me touchent énormément. Il n’attend pas l’amour, il le vit, avec beaucoup d’indépendance, échappant ainsi aux trahisons sentimentales éventuelles. Dans ce présent, à Kyoto, je retrouve à nouveau mes sens, en pleine possession de leurs moyens.

Tout est prêt à notre arrivée dans la capitale de la paix. Aoki a tout mis en œuvre afin de nous faire passer un séjour agréable. Les musiciens de l’orchestre séjournent à l’hôtel. Ludwig leur a donné rendez-vous le lendemain matin à dix heures pour une répétition.

Frédéric, Ludwig et moi-même sommes invités à la cérémonie du thé, offrant un délassement délicieux.

La maison de Yakushi, un ami d’Aoki, est simple et légère. Le plafond de la pièce représentant le pavillon de thé est en bambou. Tout y est agencé avec rigueur et logique. Un paravent à quatre feuilles sur lequel sont peints des cerisiers en fleur, s’accorde à la sobriété des lieux. Un masque de no blanc revêtu de laque exprime le mystère.

Nous avons beaucoup de respect pour Yakushi. Ses gestes sont adroits et paisibles. Nous nous sentons honorés. Nous parlons très peu car toute effusion de mots inutiles pourrait rompre la quiétude dans laquelle nous prenons notre temps bienfaisant. Il règne dans la maison de Yakushi une atmosphère spirituelle et reposante. Nous avons la chance d’y séjourner pendant toute la durée de notre passage à Kyoto.

Ludwig est très sensible à cette ambiance. Lors de la répétition du lendemain, il allie une nouvelle fois et de manière exceptionnelle, ses pensées et ses émotions. Son voyage au Japon a un sens profond. Il montre une volonté intense à dénoncer la mise en place de ces nouvelles frontières délimitées par les couleurs et les origines. Aucune de ses actions musicales, puisées dans la force de son énergie, n’est gratuite. Il sait ce qu’il veut atteindre sans jamais spéculer. Son but ultime se manifeste à chaque concert : utiliser l’élan musical pour retrouver la joie grâce à l’action temporelle, à la liberté du moment. J’admire son courage, sa ferveur à vouloir persuader ceux qui sont si loin de comprendre.

Une après-midi, près de l’étang reflétant le Pavillon d’Or enneigé, Ludwig, préoccupé par le lien fondamental entre sa vie et sa musique, prêt à s’engager à faire passer son message universel, me dit :

« Souviens-toi de notre première rencontre à Salzbourg. Si tu as compris ma musique, ne serait-ce qu’une fois, tu dois te faire libre de toutes les misères où les autres se traînent. »

Toutes les prestations de Ludwig, de Frédéric et de l’orchestre sont des triomphes dans la mesure où les auditeurs manifestent non seulement tous les signes d’un engouement du à la qualité exceptionnelle des musiciens et des sonorités mais également d’un plaisir partagé et d’une envie de paix. Cette recherche du plaisir est palpable sur la terre et dans les airs de Kyoto, imprégnés de beauté et de raffinements.

Mais il y a aussi tous ceux qui ne viendront pas, ceux que les canons des promesses de pacotille ont rendus célèbres et convaincants.

Entre les concerts et les répétitions, je fais de longues promenades avec Aoki. J’aime le temple de Sangendô avec ses multiples statues de bois des divinités bouddhistes. Le 15 janvier, nous assistons au tir traditionnel de la première flèche de l’année qui s’élance le long des soixante mètres de l’immense salle du temple, sous les regards de la déesse Senju Kannon.

Aoki m’emmène au jardin Zen du temple Ryôan-Ji. Il me fait faire le tour du jardin en m’expliquant que les quinze rochers représentent quinze îles. J’ai beau refaire le tour du jardin, je n’en vois toujours que quatorze.

Cela fait sourire Aoki :

– Tu vois, on ne peut jamais connaître la vérité.

Mais qu’est la vérité ? En sortant du jardin énigmatique, c’est avec beaucoup de sagesse que je prends la main d’Aoki. Aujourd’hui, les vérités de ce monde n’ont guère d’importance. C’est dans les yeux d’Aoki que je vois le quinzième rocher.

Yakushi nous attend pour dîner en compagnie de Ludwig, de Frédéric et de Kim. Kim est douce et attentive. Le noir luisant de ses yeux est pareil à celui de sa chevelure, longue et lisse. Ses mouvements sont gracieux et sensuels. Sa démarche est sûre et tranquille. Ses mots sont posés, rythmés par une sorte de balancement imperturbable.

Kim, Aoki et Yakushi se connaissent bien. Il y a dans leurs dialogues et leurs réactions une complicité nette et évidente. Frédéric est particulièrement attentif aux paroles de Kim qui lui explique les grands principes de l’écriture japonaise, de la lecture Kun comprenant un seul idéogramme, de la lecture On, des différents et nombreux signes associés aux deux alphabets.

La soirée est très agréable.

Depuis notre arrivée à Kyoto, au fur et à mesure que passe le temps, entre les répétitions, les concerts, les promenades et nos soirées dans la maison de Yakushi, je m’applique à ne penser qu’au présent, car tout appel au futur de mon après Kyoto me rend triste.

Les derniers jours arrivent. Si mes regards et mes mots donnent l’apparence d’une quiétude destinée à préserver Aoki de tout fardeau, je refuse complètement de me soumettre à la réalité. Une dernière balade le long du Chemin des Philosophes ne parvient pas à me plonger dans la méditation salvatrice. Aoki tient ma main dans la sienne toujours emplie de chaleur et de cette puissance qui font vivre mes sens. Je sais que le bonheur est là. Je suis alors une torche vivante de la rébellion et je dédaigne à cet instant toutes les sagesses que je ne possède pas. Je soulève dans les airs l’idée qu’on doit prendre la vie comme elle se présente. Je fais ma révolution, seule et imperturbable, lâchant la main d’Aoki.

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