Frédéric, Ludwig et le troubadour 15

Frédéric, Ludwig et le troubadour –
Françoise Bachmann Levy ©2021

FIN Chapitre 15 avec liens vers les pièces musicales indiquées

CHAPITRE 15

Tout est possible à partir du lendemain. Je meurs un lundi à midi, à quelques heures de mon départ pour l’Europe, touchée en plein cœur par ce qu’on appelle communément une balle perdue, et qui pour cette fois a trouvé précisément où se loger. Ce n’est pas très douloureux. Pour certains, c’est inacceptable, pour d’autres c’est le destin, un fait divers dramatique ou rien.

Qu’importe ! Pour moi c’est la providence.

Ce n’est pas très douloureux et c’est rapide comparé au futur, à jongler avec le chagrin et la peur de vouloir toujours survivre, à toujours puiser de nouvelles forces combattant les défaillances de mon corps et de mon esprit. Une souris aux petits yeux noirs emplis de l’Écume des Jours me touche du regard.

Je nais pour la seconde fois un mardi à vingt-deux heures, à l’âge de vingt ans, avec toute la mémoire de ma vie antérieure. Le premier humain que je vois s’appelle Aoki. La première chose que je ressens est de l’amour pour lui.

Une odeur de mer nous entoure. La première musique que nous entendons est celle des dauphins. Leurs chants sereins et chauds nous guident vers leurs cultures dont nous sommes d’humbles acteurs, apprenant à apprendre, mettant en place des relations. Ils nous font vivre le profondément nouveau. Nous prenons le présent avec la découverte de leur conscience, de leurs sonorités, de leurs échanges, leurs alliances et leur adaptation à l’imprévu.

Ils chantent, ils dansent et ne détruisent pas leur environnement. Ils vivent de relations équilibrées, prenant soin de leurs enfants, de leurs anciens, des plus faibles d’entre eux et nous apportent le goût de leur univers. Leurs gestes et leurs voix résonnent dans les eaux qu’ils nous font découvrir.

Leur plaisir et leur envie à communiquer nous donnent d’innombrables bonheurs et des harmonies magiques ; nous sommes loin des méandres d’une vie plaidant des règles impitoyables, des concessions pesantes et des devoirs sans fin. Nous n’avons jamais besoin de détourner nos regards l’un de l’autre. Nous sommes libres et insouciants, en paix avec nous-mêmes.

Le monde des humains n’a pas vraiment changé, baignant encore dans la croyance qu’il est mesure de toutes choses et unique détenteur du langage et de la conscience. Le pouvoir et l’or appartiennent toujours à ces humanoïdes massés dans les citadelles garnies de gloire, de cruauté et de polluants.

La nature montre de nouveaux signes de fatigue, affaiblie et ridée par l’avenir brillant de l’humanité qui rétrécit jour après jour son cercle de vie.

L’aube se lève. Mes mains cueillent délicatement quelques fleurs. Le temps qui s’écoule entre mes doigts, devenus plus habiles dans l’exercice de l’arrangement floral, apporte peu à peu la lumière du jour. La recherche particulière qui consiste à dessiner le vide entre les fleurs se mesure aux sentiments du moment. Pourtant, dans chacune de mes nouvelles compositions ornementales qui ne sont jamais inventées pour durer, le triangle incontournable Terre, Ciel et Homme demeure l’énigme centrale. Le jeu de l’ombre et de la lumière sur le nouveau triangle posé dans l’alcôve indique midi.

Le sifflement d’un dauphin parvient à mes oreilles. Il m’a appris à le reconnaître à la signature de sa voix. Il me donne sa vision du triangle mais je suis encore loin de saisir toutes ses perceptions des dimensions fondamentales de l’univers.

Les pas d’Aoki s’approchent, rythmés par les voyages de sa vie et les merveilles des artistes des eaux.

Je m’appelle Clara. Une belle journée commence.