Frédéric, Ludwig et le troubadour 2

Frédéric, Ludwig et le troubadour –
Françoise Bachmann Levy ©2021

Chapitre 2 avec liens vers les pièces musicales indiquées

CHAPITRE 2

On frappe à la porte, six petits tocs avec un peu plus d’intensité sur le premier et le quatrième, signés Frédéric, signe de reconnaissance et d’amitié fidèle. Petit pincement au cœur. La porte s’ouvre et nos bras se ferment sur douze mois de séparation, sur des rires et de la joie et sur l’inséparable écharpe douce, bleue, quatre saisons, protection jadis vigilante que le teint hâlé de Frédéric rend aujourd’hui d’un bleu vif et joyeux. Il est vrai que quelques lettres postées de Paris, Dresde, Prague et enfin New York m’avaient rassuré. Frédéric était en bonne voie de guérison, après un nouveau traitement efficace. L’écharpe, allégée, libérée des souffrances et des peurs, reposant sur des épaules plus fortes, semblait être devenue la gardienne d’une santé retrouvée, quêtant tout signe suspect de récidive.

Quelle importance, nous sommes si loin de Nohant, de cette campagne berrichonne inlassablement garnie d’un ciel lourd et gris, d’un soleil rare et blafard illuminant présomptueusement les colzas d’un printemps fugace et le rose des pavots.

Oublions ce lieu, son chaos, ses auberges, l’odieuse toux et les angoisses. Frédéric renaît ; il est comme le papillon sorti du cocon avec peut-être un je ne sais quoi de triste dans certains regards. Mais quelle victoire ! Nous avons faim. Bras dessus dessous, d’un pas décidé, nous regagnons la salle à manger. La table est magnifique, la nappe jaune tournesol accueille les serviettes rouge coquelicot, les verres élégants de sobriété posent leurs reflets sur le vert pastel de grandes assiettes en attente de décors gastronomiques. Quelques rameaux de romarin posés entre quelques branches de monnaie-du-pape apportent la touche finale à cette vision esthétique plaisante. Des légumes de Provence à la coriandre, un pavé de loup succulent, un Bellet Château de Cremat blanc, des fromages onctueux, un Bandol Moulin des Costes et un sorbet au melon agrémenté d’éclats de pistache caramélisée font de nous des hôtes comblés.

Au cours du repas, nous avons relu minutieusement le programme de la quatrième master class qui sera animée par Frédéric et Ludwig. L’organisme qui m’emploie m’avait demandé de renouveler l’organisation d’un stage avec ces deux intervenants qui depuis trois ans avaient eu un effet mémorable sur tous les participants. Dès le début du printemps je préparais méticuleusement la quatrième session prévue à Menton du 20 au 29 août de cette année. La planification matérielle et administrative, ne nécessitant ni recherche intellectuelle particulière ni frénésie, simplement de l’ordre et de la rigueur, avait été bouclée rapidement. Mais nous avions surtout la volonté et l’envie de développer la créativité et le partage des expériences musicales des participants. Il n’était pas question, pour Frédéric et Ludwig, de s’engouffrer dans la théorie de la musique.Nous ne ferons pas l’analyse du contrepoint et de ses règles rigoureuses ou de l’art de la fugue qui passe si souvent pour un réseau complexe de calculs sévères, dit Frédéric.

– Concernant la fugue, Frédéric, je ne suis pas d’accord avec toi, car bien qu’elle ne soit pas maîtrisée aisément, elle me permet d’y intégrer une grande liberté ; la grande difficulté est de construire cette liberté, un peu comme dans la vie.

– Tu as raison, dit Frédéric, et c’est peut-être pour cela que je ne peux pas définir réellement ce qu’est la musique.

– Avons-nous besoin de toujours comprendre la musique ? On nous apprend les lois de l’harmonie, de l’acoustique. Les pythagoriciens disent que la musique est la science de l’ordre en toutes choses et Leibniz pense qu’elle est un exercice d’arithmétique secrète. Soit, mais je préfère l’image qu’en donne Ludwig quand il dit qu’elle est une révélation plus haute que la science et la philosophie.

– Ce cher Ludwig est tout à fait extraordinaire. Il me semble si universel. Quant à ma musique, je la veux expression de l’âme humaine. Je suis toujours à la recherche de la note bleue, du chant que mes doigts, mes mains et mon poignet peuvent créer. J’aime improviser. Et le piano me convient si bien pour faire briller le legato, pour phraser, respirer.

J’admirais Frédéric et je n’avais nul besoin de le flatter. Son esprit était vif, quelquefois proche d’une certaine cruauté. Lorsqu’il en avait envie, il jouait avec les gens qu’il appelait les communs. J’aimais ses moments de sérénité, son air débraillé, son sens du réel, son envie avide de plonger ses sentiments dans des révisions incessantes.

Une petite gorgée de baie de houx distrait nos pensées. Le liquide de glace frappé, au goût subtil, propage sa force alcoolisée dans nos gorges encore adoucies par les pistaches sucrées. Un grand sourire de Frédéric et un regard de joie dirigé vers la baie vitrée guident mes yeux vers Ludwig, cheveux couleur d’ébène, corps athlétique. Les poches de son pantalon débordent de papier à musique, le col de sa chemise si blanche sous le noir de sa chevelure en bataille est grand ouvert, des crayons se balancent dans les poches de sa redingote, au rythme de ses pas. Une bonne tape dans nos dos endoloris, un rire franc et massif détournent les yeux des témoins surpris ou curieux de leurs occupations culinaires et suspendent le calme régi par les plaisirs gustatifs. Lorsque Ludwig prenait cet air rustique, un peu brutal – car il était tout autant capable de tendresse – nous savions qu’il manifestait tout simplement sa joie de nous revoir. Avec lui, il n’y avait ni embrassades, ni bras dessus dessous. Malgré les fréquentes sautes d’humeur qui le caractérisaient, sa sensibilité était profonde mais difficile à capter pour certains.

Ma première rencontre avec Ludwig avait été pour le moins surprenante. Nous étions le 27 février, l’année n’a que peu d’importance, le jour non plus d’ailleurs – qu’est-ce qu’un 27 février, une étreinte funeste entre Robert Schumann déjà si loin de la lumière des Chants de l’Aube[1], et le Rhin, source d’inspiration – Diable, Robert, pourquoi n’as-tu jamais vu la mer ?  – un jeu macabre entre une ambiance carnavalesque occidentale et un Robert finalement sauvé des eaux de la mort pour deux ultimes années de souffrance supplémentaire, qu’est-ce qu’un 27 février, la signature d’un traité d’amitié et de coopération entre deux pays, la naissance par clonage d’un petit agneau nommé Dolly.

J’étais à Salzbourg, en quête de nouveaux musiciens, d’artistes, en vue d’une master class qui se tiendrait dans la ville natale de l’enfant prodige, jamais prodigue. Rien à Salzbourg ne saurait faire oublier Amadeus. De la statue illuminée de regards admiratifs internationaux au piano d’enfant que tant de mains auraient aimé toucher pour y graver une ligne de génie, tout ici respire un Mozart éternel. Il y avait peut-être, dans ces rues historiques, au pied du Mönchsberg, des Papagenos qui tentaient de libérer Amadeus de cette ville dont il se sentait esclave. Il y avait peut-être, dans les coulisses d’un vieux théâtre, un jeune Don Juan allègre, sincère, tenant tête au Dieu justicier avant de brûler, et un Don Juan sans âme, cynique et antipathique, brûlé par ailleurs aussi, mais plus vite que le premier – étrange rencontre que serait celle de Mozart et de Molière.


[1] Note de l’auteur : Hélène BOSCHI a été mon professeur de piano dans les années 1980. Quelle chance !