Frédéric, Ludwig et le troubadour 3

Frédéric, Ludwig et le troubadour –
Françoise Bachmann Levy ©2021

Chapitre 3 avec liens vers les pièces musicales indiquées

CHAPITRE 3

Tous les chemins mènent à Rome, le mien, pour l’heure, me conduisit devant l’entrée du Conservatoire de musique. De longues marches mènent au porche soutenu par des colonnes impressionnantes. La grande porte coiffée de lettres d’or indiquant l’endroit s’ouvre sur une vaste entrée dont la surabondance de statues, de bustes et de peintures étouffe l’espace. N’ayant jamais été en admiration béate devant la confusion et les dissonances de certaines architectures baroques, mes yeux se détournèrent rapidement. Un bureau entièrement vitré d’environ dix mètres carrés servait d’accueil. L’homme qui l’occupait attira toute mon attention dans la mesure où il ressemblait étrangement à Monsieur José qui grâce à l’intermédiaire d’un autre José et à tous les mots de Tous les noms[1], avait posé un jour dans mes mains un fil d’Ariane que j’avais fini par lâcher, avec une certaine difficulté, quelques semaines après que Monsieur José soit entré au Conservatoire général de l’Etat civil, qu’il se fut dirigé vers le bureau du chef, eut ouvert le tiroir où attendaient la lampe de poche et le fil d’Ariane, eut attaché l’extrémité du fil à sa cheville et eut avancé vers l’obscurité. Quelquefois encore, je me demande qui du José lançant des défis à la stricte réglementation des choses établies et à la peur de la braver – par passion, par émotion – ou du José écrivain, transformant un homme que personne n’intéresse en homme attachant, a conduit mon conscient, mon vivant vers tant d’effets représentatifs ou affectifs. Il me semble que les deux y contribuent, car l’autre ne serait pas sans l’un, et l’un serait différent sans l’autre. Merci Josés.

Quoi qu’il en soit, j’avais, ce jour-là, à Salzbourg, la chance de suivre une répétition de l’orchestre symphonique de Vienne, sous la direction de Ludwig. Il est quatorze heures quarante-cinq. Le préposé à l’accueil, Herr Joseph, a pris consciencieusement note de mon identité. Voyez comme le nom semble important et comme il voyage indéfiniment d’avant la naissance jusqu’après la mort. Il se faufile dans l’histoire, servant les identités, les vraies, les fausses, remplissant les registres multidimensionnels. Il dort dans le commun, s’éveille dans la célébrité, se transforme quand l’alliance est féminine ou quand il est pseudonyme. Il est géographique, blanc et libre, noir et esclave, d’immunité diplomatique, transmis, volé ou oublié.

Mon nom attendu sur la ligne numéro trente de la page des noms de ce jour permet à Herr Joseph de m’indiquer clairement le chemin de la salle de répétition. M’en approchant, j’entends déjà les musiciens, chauffant, comme on dit, leurs instruments. J’ai toujours beaucoup aimé ces moments, ces intermèdes musicaux improvisés, jamais écrits car toujours différents, un petit trille de flûte, un trait de génie du violoniste, un vibrato indéfinissable de violoncelle, un ajustement du la, une frénésie inattendue du hautbois, un diminuendo de la timbale, quelques mots échangés. La salle est grande, l’acoustique est excellente. Une légère odeur de cire d’abeille et de quelques parfums que je reconnais féminins et masculins imprègnent mes narines.

Un vent humain causé par le rapide passage d’un homme athlétique, les poches débordant de papier à musique, une baguette à la main, dissipe momentanément les odeurs du lieu. L’intermède s’éloigne, un dernier soupir d’un cor désinvolte et une envolée libératrice du violon solo mènent au silence.

Nouvelle ambiance s’infiltrant dans les moindres recoins, entre les partitions posées par ordre symphonique sur les pupitres, dans les âmes des cordes et dans celle des hommes et des femmes plongés dans les paroles de quelqu’un qui sait ce qu’il veut. Il demande aux violoncelles et aux contrebasses de jouer le début de l’Inachevée de Schubert, sa huitième symphonie. Des ajustements sonores et un point de rencontre au la de référence s’affirment après un travail minutieux, un Fermez les yeux, posez votre La sur celui des autres jusqu’à ce qu’il n’y en ait qu’un. L’acuité auditive de Ludwig n’avait rien à envier à celle, olfactive, de la vieille dame de la chambre 24.

À ce point de l’histoire, si vous vous demandez encore quel est le nom de la vieille dame ou si vous n’êtes pas certain du rôle qu’elle peut bien jouer, dites-vous que ce n’est pas bien important ou, si vous insistez, donnez-lui le nom et l’histoire que vous voulez.

– Reprenons, mettez du mystère dans vos murmures, et pensez à Schubert qui parle. Si je voulais chanter l’amour, il se transformait en douleur, si je voulais célébrer la douleur, elle devenait amour à tel point que ces deux sentiments écartelaient mon être.

Ludwig sourit. Au fil des deux mouvements, il va généreusement et affectivement aller à la rencontre de chacun des musiciens, les entraînant à se chercher, à recréer ce qui est déjà une création, à introduire un mouvement de liberté. Il va envelopper le premier thème d’une plainte, émanation du hautbois et de la clarinette qui me fait frémir à chaque nouvelle écoute. Il va trouver l’alliance admirable des cors et des clarinettes. Il va mener les âmes, violoncelles et humaines, vers la chaleur du second thème. L’orchestre vit sous un même toit, la baguette n’est pas dictatoriale, elle semble être la prolongation d’une émotion adoptée par les musiciens. Les silences sont convaincants, le tutti d’orchestre est brutal comme il doit l’être.

Ludwig respire la passion :

– Les violons, dessinez vos pizzicati, les cordes et les trombones, dialoguez dans le second mouvement, parlez-vous, regardez-vous.

Le temps musical avait une nouvelle dimension, dominant l’écriture qui peu à peu laissait place à une seconde langue maternelle. La pause est amorcée par des applaudissements francs et massifs, l’enthousiasme est inspiré par le génie de Ludwig. En pleine frénésie, je me présente et lui propose de partager une master class avec Frédéric. Il me répond sans la moindre hésitation, avec un grand sourire :

– Je connais Frédéric, cet homme est génial. Je l’ai entendu jouer à Paris au printemps dernier. Il manie les notes avec une aisance prodigieuse. Ses études devraient s’appeler Révolutions. Elles sont emplies d’innovations digitales et d’émancipations harmoniques. Le jeu pianistique de Frédéric utilise le corps entier, les écraseurs de claviers sont bien loin de sa virtuosité aérienne. Je serais enchanté de travailler avec lui.

La collaboration future de ces deux passionnés de la musique et de la vie me réjouissait. Le projet commençait dès lors à prendre forme, me donnait des ailes, des idées et des émotions.

La pause se termine, Ludwig laisse la baguette sur son pupitre qu’il éloigne. Il s’approche des musiciens. Il n’aura pas besoin de lire la partition de sa septième symphonie. Il demande à l’orchestre de commencer par le quatrième mouvement, Allegro con brio, engagement violent suivi du thème principal aux violons. Ludwig, à nouveau, et de manière encore plus époustouflante que tout à l’heure, communique sa force et son enthousiasme. Le second thème, syncopé et martial, dégage une énergie fascinante qui va poursuivre sa route bien au-delà des dernières notes, comme si elle était inépuisable. Ludwig, menant un travail de longue haleine, comme s’il mettait toute son espérance dans le temps de comprendre les interprètes et de les faire apprendre, va explorer les ressources de chaque note, chaque harmonie de la coda, précédée par cette mesure silencieuse et magique, à couper le souffle. Puis il va passer encore plus de temps à faire vivre le second mouvement, cet Allegretto que j’ai écouté tant de fois, avec une émotion profonde, avec des frissons sur tout mon corps, un bien-être indéfinissable – comme si je pouvais toucher cette beauté avec un sens supplémentaire qui ne peut se révéler que dans des moments particuliers. J’écoutais, j’entendais, avec des sensations encore plus palpables que toutes les autres fois. Le rythme en ostinato, ces notes répétées sans précipitation puis le fugato mélancolique se propageaient dans les yeux et les gestes de son créateur. C’était sa musique et plus que jamais c’était devenu notre musique, une impulsion géniale et une conquête de la joie, maintenues avec la même force dans le premier mouvement, poco sostenuto que l’orchestre avait réussi à garder inhabituel, comme il doit l’être au milieu du tumulte musical qu’il inspire, puis dans le troisième mouvement, presto meno assai, qui s’achève sur cinq accords joués rapidement.

Le fait d’avoir écouté les quatre mouvements dans le désordre était très intéressant. La symphonie sortait de son schéma orthodoxe. Ce que Ludwig semblait chercher, c’était de faire comprendre à chacun d’entre nous que la chose fondamentale était de s’exprimer et lui, mieux que quiconque durant cet après-midi avait utilisé sa musique pour dire, pour communiquer. Quelquefois, pendant la répétition, il haussait la voix, bourru, volcanique. Quelquefois, il était affectueux et fraternel.

Bien plus tard, alors qu’il était déjà devenu l’un de mes meilleurs amis, les gens qui l’avaient côtoyé, voyaient en lui un misanthrope, un agressif et un idéaliste. Ce n’était pas important car bien souvent, je me souvenais de cette répétition fabuleuse et du concert merveilleux qui s’en suivit. Ce n’était pas important car il me disait :

– C’est la symphonie où je suis dans mon élément à moi. Quand j’entends quelque chose en moi, c’est toujours le grand orchestre. Ce qui suscite mes idées, ce sont des Stimmungen.

Je n’ai jamais réussi à expliquer, par les mots, ce que sont les Stimmungen, l’essentiel est de les vivre.

La fin de l’après-midi se posait sur Eze. Nous étions confortablement installés sur la terrasse de l’hôtel que de grands parasols couleur ivoire protégeaient d’un soleil à présent moins brûlant. Nous parlions en détail des sujets qui seraient traités pendant la master class. Les participants de cette année étaient des pianistes, des violonistes, des altistes et des violoncellistes d’un niveau élevé au vu des informations recueillies lors des inscriptions. Frédéric et Ludwig avaient toujours à cœur de faire développer chez les élèves des interactions entre l’écriture musicale, la qualité de l’audition, l’approche physique et mentale.

Nous parlions de nos rencontres, de nos vies, de nos projets car nous en avions toujours beaucoup. Nous avions des fous rires, des questions, des réponses, des silences, des attentions, des larmes dans nos yeux. Nous parlions de nos amours, passées, impossibles, naissantes, durables ou futures. Là, au milieu du mimosa, des hibiscus, devant le brasier inoffensif d’un soleil couchant généreux, les yeux de Frédéric brillaient d’une Constance ou peut-être d’une autre, instigatrices idéales d’un Adagio. Ludwig écrivait, à une vitesse hallucinante, la suite de sa sonate Appassionata, en lançant dans les airs :

– Je prendrai le destin à la gueule et je le broierai.

Je savourais cette fin d’après-midi, je savourais notre amitié précieuse.

Une petite salle de concert, attenante à l’hôtel, recevait régulièrement des musiciens qui agrémentaient une ou plusieurs soirées des clients, tout dépendait du temps qu’ils passaient à Eze ou de leur envie d’écouter de la musique.

Une toile représentant un ikebana impressionnant de sobriété et de paix, aveuglant toutes les natures mortes des plus beaux musées occidentaux, couvrait la moitié du mur du fond couleur crème ; le parquet cérusé vert émeraude, les stores en tissu orangé, les chaises en bois clair, un paravent exclusivement décoratif, se mélangeaient harmonieusement. Un piano droit Bösendorfer – que l’autre jour mes doigts impatients tentaient d’apprivoiser, que mes bras, par l’intermédiaire des Kreisleriana de Schumann avaient entouré – avait enveloppé mon corps de sensations plaisantes. Ce piano m’allait bien et au fur à et mesure que je le découvrais s’était mise en place une fusion, une autre dimension, spirituelle.

J’en parlais à Ludwig et Frédéric et leurs yeux pétillants de curiosité nous dirigèrent d’un pas guilleret vers l’objet convoité. Nos A Capella, imitant les performances lyriques ou les voix jazzy, flirtaient avec des Ne me quitte pas. Salut Jacques, on pense à toi.

Frédéric s’assied au piano et joue sa première Ballade. Les notes le conduisent et il conduit le reste. La main fait le timbre, le toucher fait le chant. Une basse intervient et toute la signification est modifiée. Il est bien puissant cet homme qui crée la liberté tonale et la richesse dynamique. Les touches du piano semblent s’humaniser. Et comme Ludwig à Salzbourg, il ne reproduit rien, il vit.

Pendant qu’il jouait et bien après, dans nos silences, dans la joie intense de Frédéric, dans les yeux brillants de Ludwig, dans mes mains fermées d’humilité, une alchimie s’était composée. Nous avons quitté la salle, l’événement était passé. Il n’y avait en nous ni amertume ni spleen. Nous étions beaux, jeunes et vivants.

L’appétit aidant, une marche allègre nous conduisit vers les rues étroites d’Eze et vers un plateau de fruits de mer préparé par Monsieur Emile, la toque blanche du Gourdon connu pour sa gastronomie revitalisante.

Sur le chemin du retour, nous étions toujours beaux, jeunes et vivants, émoustillés par un ou deux Meursault totalement consommés. Un vent doux faisait flotter l’écharpe indolente de Frédéric, je marchais pieds nus, comme à l’aller, comme à chaque fois que les circonstances permettaient de sortir du sacro-saint missel des bonnes manières.

Ludwig nous devançait, à nouveau dans l’euphorie de la création. Le seuil de l’hôtel franchi, un bras levé pour dire bonsoir, Ludwig prit la clé numéro 7, qui allait lui ouvrir la porte du dernier mouvement de l’Appassionata, terminée peu avant l’aube. Frédéric, les yeux noyés de fatigue, à moins que ce ne soit d’autre chose, prit mes mains dans les siennes modelées par les mouvements pianistiques, formées de veines saillantes, de phalangines infatigables, et posa doucement sa bouche sur ma joue droite en la bisant amicalement.

Je ne m’endormis pas tout de suite. Je voyais la lune, j’entendais des voix au dehors, je sentais mon parfum préféré sur l’oreiller, je goûtais un petit chocolat fondant, je touchais un pétale de rose rouge qui avait fini par quitter son nid. Les cinq sens étaient réunis, naturellement, instinctivement. J’aimais les utiliser et les développer. La musique et le piano me donnaient l’occasion de jongler avec l’ouïe, la vue et le toucher. Entendre la musique en la voyant, la voir en l’écoutant, la voir et l’entendre en touchant le piano. Avec le temps, la perception s’élargit et avec elle les sensations.


[1] Tous les noms, José SARAMAGO

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