Frédéric, Ludwig et le troubadour 4

Frédéric, Ludwig et le troubadour –
Françoise Bachmann Levy ©2021

Chapitre 4 avec liens vers les pièces musicales indiquées

CHAPITRE 4

Le lendemain matin, en arrivant à Menton, deux jours nous séparaient de l’ouverture de la master class. La capitale française du citron était bien agréable. Tout était prêt, dans la grande demeure des Arts et de la Culture, pour accueillir les quatorze participants. Trois pianos, prestement analysés par Frédéric, étaient à disposition, en attente de découvertes. Nous profitions de notre journée à visiter la ville, à faire les fous dans le vieux port, enjambant le grand escalier qui menait à l’église Saint-Michel. Ciel, encore du baroque ! Le chrisme XP, les missels alignés aux bords des bancs de l’allée centrale, les images de la cène, de l’esprit saint, de la Résurrection, la bienveillante sérénité des lieux paraissaient si loin des épées rouges de fervents cardinaux, des visions apocalyptiques engendrées par des convictions sans appel. La peur et l’angoisse ne sont-elles pas les roues motrices de cette foi ?

Nous étions jeunes, beaux et vivants et dans l’encensoir, il n’y avait pas la moindre tentation nébuleuse de suivre le Diable ou Dieu.

Là, près du confessionnal – ce petit espace sombre coupé au milieu par la frontière du bien et du mal, par les petits trous filtrant le poids des péchés, par cette conscience maligne qui pose dans les mains la pénitence, par cette absolution sans cesse renouvelée pour garder les fidèles – là, près du confessionnal, Jésus est en croix. Dans ses yeux proches de cette mort prédestinée, il y avait peut-être la révélation de sa vie, il se faisait dans l’obscur après-midi du Golgotha l’entière lumière d’une conspiration gigantesque, de quarante jours à combattre le Mal au nom du Bien, à moins que ce ne soit le contraire. Dans ses yeux, il y avait peut-être la clé de la douloureuse vérité : Dieu et Satan ne faisaient qu’un ou du moins étaient-ils liés au point d’avoir modelé ensemble le premier adam. Dans le jardin des délices dessiné par les architectes associés, créateurs de l’espèce humaine, se dressent l’arbre de vie et l’arbre de mort. Et voici Ève, séduite par l’animal rampant qui conduit l’humanité entière dans le discernement et la reconnaissance du Bien et du Mal, par le biais de la conscience, dont le poids, semble-t-il, conduit certains humains vers des routes pathogènes.

Puis, plus tard, arrivèrent d’autres Jésus, là où on ne les attendait pas, guidés par l’amour et la bonté. Arrivèrent d’autres adams, organisateurs de mythes ravageurs, profitant de la difficile acceptation du néant, utilisant la prédiction du chaos pour obtenir un droit au privilège d’une immunité totale. Ces adams-là n’ont-ils pas fait Dieu à leur image ? Soit !

Dieu existe, les Dieux existent, ils tendent leurs filets sous les pieds des espérances, des peurs et de la consolation des humains en participant à une logique du monde. En Egypte, Awonawilana se transforme en Soleil, Le Père des Indiens Winnebago crée le monde par la pensée, celui des Uitoto, en Colombie, crée l’existence en transformant ses rêves en réalités.

Les Dieux existent puisque les humains existent. J’avais le mien.

Prise de frissons dus vraisemblablement à la fraîcheur humide des lieux, je pris Frédéric par le bras. Aveuglés par le passage de l’obscur au clair, protégeant nos pupilles avec l’ombre de nos mains, nous avons pris le grand escalier à l’envers. Ludwig, le torse bombé, la tête haute, chantait l’ouverture de Tannhäuser, Frédéric riait aux éclats. Après de longues déambulations dans les rues de la ville, un banc décoré de mouvances passagères créées par un vent léger animant le feuillage des citronniers, finit par avoir raison de nos corps lestes d’une chaleur estivale.

Une petite fille vêtue d’une robe débardeur vert anis jouait avec la bruine de la fontaine qui posait sur sa chevelure blonde une myriade de gouttelettes. Un homme, bon chic mauvais genre, à la face rubiconde, pressait le pas. Quelques garçons chamailleurs s’amusaient à jouer aux billes sur une parcelle de sable blanc.

Avant de regagner la maison des Arts et de la Culture, une dernière halte nous conduisit à la mairie, dans la salle des mariages, décorée par Jean Cocteau, ce grand voyageur de l’expression artistique sous toutes ses formes. On secoue les esprits avec la complicité de Satie, de Picasso, avec un ballet qui dérange, Parade. Cocteau sait et comprend que le brio et l’audace ne sont pas toujours acclamés quand il dit :

– Le poète qui accepte de poursuivre la route à pied jusqu’au bout devient une victime de la société, qui l’expulse comme indésirable. Il dérange. Il est considéré comme un flâneur, contre qui se heurte une foule où chacun s’imagine savoir où il va. Il est ordre en forme de désordre. Un aristocrate à figure d’anarchiste. Un empêcheur de danser en rond.

Victor est violoniste, ses yeux bleus sont doux, il aime les Rêveries du Promeneur Solitaire, la Normandie et les opéras de Verdi.

Catherine est pianiste, elle prend des cours d’art dramatique, elle aime l’Egypte et quand elle chante Edith Piaf, ses petits yeux noirs pétillent de plaisir.

Isabelle est altiste, elle a vingt ans demain. Quand elle sourit, deux fossettes se dessinent sur son visage arrondi. Elle aime les fleurs des champs, Victor Hugo, n’aime pas Jean-Paul Sartre et son interprétation du regard de l’autre.

Quentin est pianiste, ses mains sont fines et allongées. Une mèche rebelle que ses doigts de temps à autre ramènent prestement dans le droit chemin de sa chevelure blonde, lui donne un air de gavroche. Il aime les idées thérapeutiques d’Ernesto  » Che  » Guevara.

Nicolas est pianiste. Il a passé dix années de sa vie aux Etats-Unis. Tôt, ce matin, bien avant les neuf heures indiquant le point de départ, il a joué les Scènes d’enfants de Schumann, simplement, modestement, leur donnant ainsi toute l’ampleur de leur beauté.

Bérénice est violoncelliste, elle a un air gai et enjoué, sauf lorsqu’elle parle de son papa.

Pauline est pianiste, elle n’aime pas Haydn car dit-elle, sa musique est trop utilitaire. Elle aime écouter Coleman Hawkins, son Body and Soul et son Sweet Georgia Brown.

Laurent est violoniste. Son visage est fin, sa peau est translucide. Il aime les Landes, Sisley, Renoir et Quai des Brumes.

Pierre est altiste. Il aime la musique de chambre, le clavecin et Pierre.

Mathilde est violoniste. Elle a de longs cheveux bouclés et roux, des tâches de rousseur qui lui vont à merveille. Elle aime les chevaux et l’archéologie.

Anh est pianiste. Elle a suivi son premier cours alors qu’elle avait à peine quatre ans. Elle entend et écoute merveilleusement bien, elle aime Debussy, La Femme des Sables d’Abé Kôbô et les grands espaces naturels. Elle vit au Japon et passe une année en France pour étudier la musique occidentale.

Michael est violoncelliste. Il est beau et a du talent. Il aime les concertos de Rachmaninov et Barjavel.

Claudia est pianiste. Elle est gracieuse, ses yeux sont gris persan. Elle aime les Préludes et Fugues du clavecin bien tempéré de Bach et préfère les jouer et les entendre au piano. Elle aime Erroll Garner et Bill Evans.

Charlotte est violoniste. Elle aime le concerto pour violon et orchestre numéro trois de Camille Saint-Saëns. Elle aime les grandes énigmes de l’humanité comme les statues géantes de l’Ile de Pâques ou Tiahuanaco, la cité du mystère.

Nous avions passé la première matinée de notre master class à créer un groupe en échangeant des questions, des réponses, des préférences, des idées. Avant toute tentative de développements musicaux, de nouvelles acquisitions techniques et de travail sur l’interprétation des œuvres, nous souhaitions d’abord nous éloigner d’une relation stricte de professeur à élève. Nous étions convaincus qu’il était important de considérer chaque personne individuellement, d’adapter les expressions de la musique, l’interprétation aux tempéraments, sans pour autant dénaturer la pièce musicale jouée. Nous cherchions à être des pédagogues efficaces, non des théoriciens, tout comme nous avions à cœur de laisser une large place à la relation entre l’instrument et la technique. Cette relation, pour aboutir à un très bon résultat, exigeait de l’ordre et la prise en compte constante de la manière d’utiliser le corps par rapport à la structure même du piano. Ce que nous avions travaillé si longtemps, que nous travaillerons encore, que nous tentions de faire comprendre, c’était la recherche d’un objectif commun : l’organisation de la liberté du jeu, d’un épanouissement par l’intermédiaire de mouvements physiques et mentaux, basés sur la souplesse, l’élasticité, le ressort, la respiration.

Durant cette première journée, les musiciens ont joué un morceau de leur choix. C’était important car la raison de leur choix variait d’une personne à l’autre. Pour les uns, c’était une préférence, pour d’autres un plaisir à convoiter, une virtuosité à maîtriser, pour d’autres encore c’était une façon d’exprimer ce qu’ils ne pouvaient dire avec les mots.

Dans ces choix, il y a eu notamment, l’Élégie de Fauré, Bérénice au violoncelle, Frédéric au piano. Il s’en dégageait une grande sensualité, au milieu de contre-chants, d’enveloppements pianistiques, d’appels du violoncelle, d’instants d’impudeur musicale. Il y a eu l’Étude n° 1 opus 10 de Frédéric, que certains jouent avec un apparat inutile. Toute sa puissance est dans la mobilité impressionnante et dans le jeu de vibrations continues soutenues par de larges arpèges.

Il y a eu aussi le Clair de lune de la suite bergamasque de Claude Debussy. Ce que j’aime avant tout dans la musique de Debussy, c’est son esprit anticonformiste. Elle défie les usages, témoin de l’indépendance du compositeur qui sort de l’ancienne terre tonale européenne. Au milieu de cet exotisme naît ce nouveau continent sonore qui dévoile une pluralité de volumes, de plans et d’harmonies. Et là, Debussy devient un témoin lumineux. Par cela, il rejoint la catégorie des humains qui éclairent la terre des autres, du moins la mienne car certains, par peur ou par jalousie, fuient la lumière.

Ludwig, Frédéric et moi prenions toujours un énorme plaisir à écouter ces interprétations. C’était une analyse, une recherche des améliorations à apporter de même qu’une motivation à développer des facultés humaines. Maîtriser le langage musical c’était à nos yeux le considérer comme une langue maternelle. Dans nos recherches nous faisions souvent référence à ces paroles de Franz Liszt :

– Savez-vous, j’ai été convaincu que la grande technique ne vient pas des doigts mais trouve son origine dans l’esprit qui les habite et qui seul donne à la technique son énergie.

Pour nous, cela voulait dire qu’outre l’assimilation du langage musical, il était nécessaire, pour obtenir la qualité, de préparer la pensée à anticiper sans cesse sur le corps, en instaurant des réflexes détendus, libérant l’énergie sans pour autant vider sa réserve.

La première journée finissait. Après le dîner, le groupe se dispersa. Je me retrouvais seule avec Frédéric :

– Frédéric, il y a dans tes études une fusion entre l’ordre et le génie, une marche harmonieuse, un alliage entre la passion du beau et une structure réglementée.

Le visage de Frédéric changea d’expression :

– Le rationnel serait-il le dépositaire des émotions et des sentiments ? Dégageons pour un moment la musique, sortons-la de notre vie. Laissons de côté tout ce qui nous entoure. Laisse-moi pleurer, crier, te parler.

Frédéric pleura. Je ne dis mot. Ses pleurs, difficiles à soutenir, étaient des cris douloureux. Puis, lentement, il se mit à parler :

– Dis-moi pourquoi l’amour est compliqué, dis-moi pourquoi certaines souffrances sont ficelées dans le corps et dans l’esprit, impalpables et faussement guérissables ? La femme que j’aime est loin, avec son mari et leurs deux enfants. Tu vois, l’amour est fait d’amplitudes, puis un jour, on fait une nouvelle rencontre qui vous marque à jamais. L’amplitude est à son maximum. On n’a aucun doute quant à l’atteinte vers le degré maximal et on sait que cet être humain est irremplaçable. Une relation sans fin dans laquelle l’erreur n’existe pas. L’altération la plus minime de cet amour est impossible, son affirmation devient inattaquable.

– Es-tu certain, Frédéric, qu’il s’agisse bien de liberté ? Et si tu obtenais réellement cette liberté, accepterais-tu de prendre le risque de jeter une famille dans le désordre ? Serez-vous prêts à mettre vos engagements, vos responsabilités sous une couverture non étanche ? Et là, tu mènes une bataille, tu as mal. La vie de tous les jours devient difficile : mettre le rationnel au service des émotions et de l’amour.

– Ah ! Oui, c’est là qu’arrive cette grande faculté humaine qu’est le discernement, le bien-jugé conduisant à agir conformément aux règles qu’on établit.

Dans les yeux et les gestes de Frédéric, il y avait de la résignation ; l’écharpe, la musique et nous étions beaux, jeunes et vivants soignaient partiellement. Le comprendre me bouleversait intensément.

Avant de regagner sa chambre pour une nuit sans sommeil, Frédéric me dit :

– S’il ne s’agit pas de liberté, de quoi est-il question ?

– Disons qu’il est question de droit et de décision par rapport à ta situation. L’amour est une constellation de mouvements humains, d’une diversité étonnante, relative à l’âge, aux événements de la vie, aux caractères, aux cultures, à l’instinct. L’amour a des exigences car il est lié d’une part à des règles sociales établies et à des engagements, d’autre part à des impulsions et des passions. Partant de là, l’amour devient une exclusivité reconnue, ce qui est complètement stupide puisque ses lois sont transgressées chaque jour.

– Alors, dit Frédéric, l’amour est abstrait.

– Si tu places l’individu ou le couple dans la solitude, il est peut-être abstrait. Mais que fais-tu du corps social et de sa survie ? Le corps social a besoin d’être raisonnable et de placer l’amour dans le mélange nature, culture.

– Tout cela me perturbe, que dois-je faire, vois ce que le hasard d’une rencontre a fait de moi.

– Je ne vois pas ce que le hasard vient faire ici. On met souvent sur le dos du hasard l’incapacité à se situer face à des événements. Ce qui vient à toi sans que tu le cherches est du hasard, ce que tu en fais n’en est plus. C’est sans doute là qu’on a vraiment besoin du rationnel pour ne pas se laisser aspirer par des dérives mentales destructrices.

– Mais quel mal y a-t-il à aimer ?

– Si tu évoques le mal, c’est que tu te sens coupable. L’impact de ta culture sur ton être déclenche le sentiment de culpabilité, ta conscience est là, prête à te faire commettre l’erreur, celle de perdre l’équilibre. Ton amour n’est pas une histoire à deux, il arrive après un noyau construit qui a sa raison d’être.

– Je respecte ce noyau et je maintiens l’équilibre comme je le peux. Ce qui est si difficile à vivre c’est cette déchirure qui s’installe en moi.

Cette grande tristesse émanant de Frédéric était vertigineuse. Avais-je tort, avais-je raison de lui parler ainsi ? Qu’il existe une conjonction entre le rationnel et les sentiments était mon ultime conviction. Quant à cet amour si puissant qui ondulait entre les moindres parcelles de l’être de mon ami, il me donnait envie de balancer les lois du corps social. Pendant un instant, je choisissais d’enterrer le rationnel, de placer dans une bulle imaginaire les acteurs de cette histoire, en leur confiant un environnement sain, un partage serein de la vie sans la contrainte de ressembler à ceux qu’on nous donne en modèle.

Nos regards se croisèrent, il n’y avait plus rien à dire. Il ne restait que l’image de l’écharpe bleue soumise à de nouvelles épreuves, qui faisait éclater violemment l’atome fictif d’un nouveau mode de vie que mon imagination choisissait pour Frédéric.

Avant d’entrer dans un sommeil agité et discontinu, je repensais à ces quelques mots tirés du Livre des Conseils :

– Tant que tu n’atteindras pas la vérité, tu ne pourras la corriger. Toutefois, si tu ne peux pas la corriger, tu ne l’atteindras pas. En attendant, ne te résigne pas.

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