Frédéric, Ludwig et le troubadour 5

Frédéric, Ludwig et le troubadour –
Françoise Bachmann Levy ©2021

Chapitre 5 avec liens vers les pièces musicales indiquées

CHAPITRE 5

Les jours suivants furent marqués par un long travail autour de deux quatuors à cordes de Ludwig et de la seconde ballade de Frédéric.

Ludwig utilisait ses quatuors pour inviter les huit musiciens à de nouvelles perceptions ; il les faisait jouer seuls, par deux, par trois, les séparait, modifiait les groupes, tantôt faisant jouer les quatuors en voyageant d’une salle à l’autre, tantôt les rassemblant pour qu’ils s’écoutent.

Le quatuor numéro trois en Ré Majeur opus 18 convenait à une uniformité délicate, son écriture ne donnait pas vraiment de priorité. L’exercice consistait à dégager de la douceur, un climat de calme. Pour traduire cet apaisement, Ludwig fait durer la dominante dans le premier mouvement :

– Laissez-vous guider par ce La et entendez déjà la septième, surtout sachez attendre la tonique.

Puis, après un motif aérien, arrive ce rassemblement fortissimo et l’intensité du premier motif. Sans chercher à exiger des efforts excessifs, son but était de répondre aux questions, de percevoir les dispositions des musiciens. Certains étaient quelquefois réticents. Pierre avait besoin de détails, de mesures, de notes à leur place. Son jeu était correct, métrique mais il lui manquait l’oxygène. De temps à autre, je respirais pour lui. Peu à peu, Pierre s’est rapproché des respirations et des phrases mélodiques.

Dans l’allegro du troisième quatuor, il a compris l’importance des deux mesures de transition qui conduisent vers un pianissimo suspendu dans le temps. Avec Charlotte et Mathilde, il a transformé les notes en chuchotements impénétrables, a élargi l’espace sonore. Avec Michael, il a parlé de la longue respiration du thème de l’andante. Avec Ludwig, quelquefois percutant et sévère, il a malmené ses certitudes, s’est plongé dans les climats si souvent transformés dans un même thème musical.

C’est Pierre, un soir, alors que nous dînions tous ensemble, qui finalement avait traduit nos intentions :

– Pas facile de changer de chemin, surtout lorsqu’on est persuadé de prendre le bon. Je ne pensais qu’à mes moyens techniques mais j’ignorais souvent l’image musicale.

– Si tu saisis l’image musicale, dit Frédéric, la difficulté est d’en dégager la recette technique pour exprimer la musique. Cela exige du temps, ne te décourage pas car tu as déjà compris l’essentiel.

Et Claudia de répondre :

– Ce qui m’énerve, ce sont mes fausses notes, comme ce matin en jouant la fin de la deuxième ballade.

– Il y avait quelques fausses notes, répondit Frédéric, rien de vraiment destructeur. Ce qui m’a bien plu, c’est la souplesse que tu mettais dans ton jeu, tu étais flexible dans tes mouvements, dans ta tête et la sonorité obtenue était belle.

Par ces idées exprimées un jour devant un petit auditoire de professeurs de conservatoire de musique, Frédéric avait été violemment critiqué, presque hué. Mais dans quoi étaient assis certains éminents enseignants pour être aussi loin de l’essentiel ?

J’ai cru comprendre que le puritanisme de l’éducation musicale dans lequel ils étaient embourbés au moins jusqu’au cou en avait fait des corporatistes gélatineux aux chevilles enflées et à l’œil glauque.

Quel spectacle !  Oui, Mesdames et Messieurs, ils étaient assis dans des programmes, des délais et le but ultime : l’examen de passage de tous les élèves. Ah ! Le passage est difficile, vous le savez. Il y a les exercices, à l’endroit, à l’envers, les gammes, des heures et des heures de travail, des passages au pilori, des ratés, des exclus, des premiers et des seconds. Mais n’est-ce pas là le prix à payer pour l’ultime récompense ?

Et que deviennent les élèves de cette catégorie de professeurs ? Il y aura les médaillés, les petits professeurs, les bannis, les oubliés et des Pierre aimant la musique de chambre, le clavecin et Pierre.

Fort heureusement, il y a les autres, ceux qui tentent d’adoucir l’attitude compétitive, mission ardue dans ce monde à vocation d’épreuves et de championnats. L’exemple d’Anh est stimulant, tout comme celui de Nicolas.

L’activité autour de la seconde ballade était en quelque sorte le révélateur d’autres modes d’éducation. Le choix de ce morceau en particulier n’était pas fortuit. Frédéric le présentait comme un poème sonore fondé sur la légende et le fantastique :

– J’ai voulu décrire l’irréel, l’image du lac des Willis qui recouvre la ville assiégée. Sous la menace d’une honte irréversible, les jeunes filles de la ville sont divinement sauvées, la terre s’entrouvre pour les libérer des assiégeants. Elles se transforment en fleurs mystérieuses, entourant le lac. Le malheur s’abat sur quiconque les touche.

Les investigations sonores et les traductions allaient bon train, tous les pianistes avaient ressenti le besoin de manifester dans leur jeu deux éléments opposés. Michael donnait en toute beauté l’impulsion rythmique des premières notes répétées, il pensait la mélodie comme une sérénité, pour amorcer les tumultes passionnés qui faisaient suite à ce calme idyllique.

Catherine prenait soin de rendre aux subtilités harmoniques secondaires toute la légèreté dont elles avaient besoin, pour éviter une sonorité embrouillée. Frédéric insistait sur la ponctuation mélodique :

– À aucun moment, ton jeu ne peut être monotone, car cela enlèverait toute grâce, ne mets pas trop de nuances mais écoute-toi bien, comme si tu disais un poème, avec ses virgules, ses points.

Frédéric joua l’extrait puis la seconde partie, véhémente et déchaînée. Les oreilles de ces jeunes pianistes saisissaient l’importance de ce qu’il exprimait. Il y avait dans ce que Frédéric dévoilait une sorte d’aristocratie, dans le sens où cette élégance qui émanait de lui le rendait supérieur, même si tout en lui restait humble. Anh avait admirablement mené la ballade jusqu’à son terme, en trouvant l’harmonie géniale entre le tourment et le calme, sans jamais rendre le contexte caricatural. Nicolas avait plongé ses mains dans le secret de Frédéric en modifiant le caractère du premier thème repris au terme de la rafale fougueuse, par des couleurs inquiètes balancées entre plénitude et ardeur subite.

Anh et Nicolas avaient en commun cette aptitude à rendre aisés les passages techniques et scabreux, ce qui les libérait du barrage mécanique. En écoutant les discussions entre pianistes, il s’avérait que ces deux jeunes musiciens ne passaient pas plus de temps à travailler que les autres. L’approche et la finalité de ce travail étaient cependant différentes. L’engagement qu’ils avaient hérité de leurs professeurs, c’était l’absence de compétition. L’objectif n’était pas de remplir d’année en année leur cerveau de toutes les données nécessaires à boucler un programme bien défini. Toutes les indications qui reflétaient la vie d’Anh et de Nicolas semblaient faire d’eux de véritables acteurs, capables d’une audace phénoménale, d’une capacité à organiser leur compréhension et leur imagination. Au cours des nombreuses rencontres que nous avions faites, très peu de jeunes musiciens sortaient à ce point des troupeaux du système. Ce qui aujourd’hui suscitait l’intérêt et la surprise des copains et copines de Nicolas et d’Anh, ce n’était pas uniquement leur jeu pianistique, c’était leur facilité et spontanéité à communiquer, à poser des questions, à proposer, par plaisir de la découverte ou d’un ralliement.

Pour Ludwig, Frédéric et moi, c’était une nouvelle lueur d’espoir car lors de nos voyages fréquents, les milieux du régime éducatif de la musique prenaient souvent la même route que les milieux de l’éducation générale des enfants et des adolescents.  

Jour après jour, des poteaux indicateurs plantaient dans le décor de la société humaine des progrès techniques, avec une rapidité effrayante, des batailles économiques aux enjeux non humanitaires. Jour après jour, on enseignait l’apprentissage à la lutte en assignant à la réussite un parcours du combattant menant à la gloire. Un beau château aux places limitées !

L’hérésie de la démarche ne réside pas dans le parcours ni dans la construction de la citadelle, l’hérésie c’est de ne pas se poser de questions, de préférer l’intoxication d’une continuité. Certains résultats sont à la hauteur de certaines attentes.

Voilà que des labyrinthes géants, tracés pour l’éventuelle conquête de la forteresse, émanent des litanies contagieuses. – Je ne peux pas y arriver, il faut que je travaille encore plus durement, le dévouement est nécessaire même si je dois perdre. Voilà que des sentiers alléchants chantent la fraternité et l’appel au bonheur, qu’importe l’issue, faisons le voyage. Voilà que des tours dorées crient les voix des champions, des prédateurs. Le pouvoir et le contrôle sont grisants, il arrive même que les scorpions de la mainmise, à trop tourner sur leur podium, se mangent la queue.

Dans cette grande aire de jeu, tous les coups sont permis, on refait les labyrinthes, on refait le château et on recommence, on annonce de grands bouleversements pour faire macérer les espoirs et les illusions. De ces eaux troubles qui ne semblent épargner aucun continent, il arrive même que s’élèvent des créatures à forme humaine, sous les acclamations de cortèges charmés. Les ignominies sont validées par la volonté du bien et d’un bonheur proche et portent le sceau des Adolf gammés internationaux. Gare à ceux qui pourraient se révéler là où on ne les attend pas !

À travers ce voile de duperies mutuelles, il est ardu de percer le ballon d’une pensée et d’une action. L’impact est énorme dans la mesure où il va se constituer en tant qu’obstacle majeur à tout changement.  Là où sévissaient encore l’oppression et tyrannie, ceux qui avaient la capacité à dénoncer les dangers et à s’étirer très largement vers l’avenir étaient dispersés, leurs actions restaient ponctuelles, stoppées par des emprisonnements, des sanctions, des diagnostics falsifiés, des assassinats et des portes fermées.

Le monde n’allait pas changer demain. Cette petite famille qui s’était créée dix jours durant dans la Maison des Arts et de la Culture de Menton n’avait pas de prétention particulière. Mais grâce à la musique, nous avions tous passé des moments qui allaient au-delà de l’idée de déposer cet art dans un circuit fermé. Dans les yeux, les paroles et les réactions de Charlotte, Claudia, Quentin, Michael, Mathilde, Pierre, Anh, Catherine, Victor, Isabelle, Nicolas, Bérénice, Pauline et Laurent, il y avait des voies ouvertes aux échanges et des liens tissés. Face au monde qui n’allait certes pas changer demain, je me sentais infiniment petite. J’avais la peur au ventre, comme on dit, encore que certaines peurs envahissent le corps entier.

Ce n’était pas important, le soleil couchant attendait avec moi la lueur du crépuscule. Je marchais le long du rivage déserté. Les ondes de la mer chantaient à mi-voix et me retrouvaient sereine. Face à l’immensité de cette nature aquatique, face au ciel étoilé, au néant illimité, je me sentais infiniment petite. Mais la puissance des espaces perpétuels ne m’effrayait aucunement.

Je marchais le long du rivage en pensant au chef indien Seattle :

– L’homme n’a pas tissé la toile de la vie, il n’est qu’un fil de tissu. Tout ce qu’il fait à la toile, il le fait à lui-même.