Frédéric, Ludwig et le troubadour 6

Frédéric, Ludwig et le troubadour –
Françoise Bachmann Levy ©2021

Chapitre 6 avec liens vers les pièces musicales indiquées

CHAPITRE 6

Lyon me retrouvait pour quelques jours de relâche. L’air était froid et humide, le ciel voilé d’un gris uni et pesant assombrissait les ruelles et les longs passages progressant à travers les pâtés de maisons de la vieille ville. Les gens se pressaient, en quête de refuges étanches. Cette pluie qui vous trempait jusqu’aux os, pour le moins mentalement, persistait, en ce début d’hiver. Elle avait la sale manie de couler les individus dans des blocs de léthargie chronique. J’avais échappé au syndrome automne-hiver de cette partie de l’Europe grâce à une activité importante et intéressante, allant de formations spécifiques pour l’enseignement du piano pour enfants de trois à six ans à la préparation de manifestations musicales. J’avais partagé mon temps entre Paris, Bruxelles et Angers.

Dans mes itinéraires, j’écartais Lyon autant que possible car y revenir demeurait éprouvant malgré ces deux années qui me séparaient d’un matin brumeux, d’une route glissante. Le destin avait emmené Louis vers des terres inconnues, de l’autre côté des fleurs, creusant entre nous une faille physique définitive qui bouleversait quinze mois d’un amour profond. J’acceptais peu à peu mon chagrin en le laissant vivre son temps, ses moments d’expression naturelle, ses retours en force, sans jamais l’enfermer dans les normes publiques de l’obligation du « Sois forte et assure » apparent.

J’avais rencontré Louis lors du festival de jazz d’Aix-en-Provence, la ville des quarante fontaines, alors que j’étais à la recherche d’orchestres et de formations en vue d’une manifestation prévue à Antibes. Louis était alors saxophoniste dans un big band. Leur interprétation de The kid from Red Bank, de Lil’ Darlin, Time out, Blue and sentimental témoignait d’une grande qualité. Cette soirée était dédiée à Count Basie. L’architecture de masse de l’orchestre, les mouvements bien lancés et la rythmique sûre étaient superbes. Dans The kid from Red Bank – le morceau avait été composé par Neal Hefti et dédié à Count, Red Bank étant son lieu de naissance – le pianiste affirmait ce véritable concerto pour piano et petit orchestre entre le swing, le style jump, le chorus bien particulier et le four beat légendaire à la Basie. La ballade-jazz Lil’ Darlin qui suivait laissait toute liberté à des créativités spontanées, des colorations subtiles de la trompette bouchée et des interventions stimulantes du piano. C’était vraiment géant. Qu’est ce que j’aime le swing, cette vie de pulsations rythmiques faites de tensions et de détentes. Quelqu’un avait demandé un jour à William Count Basie s’il pouvait donner une définition du swing :

No, I don’t. I just think swing is a matter of some good things put together that you can really pat your feat by. I can’t define it beyond that.

Louis et le pianiste Fred s’occupaient de la mise en place de leurs concerts. L’orchestre étant très demandé, Fred promit de me donner une réponse dans les deux semaines. Le contrat semblait convenir aux musiciens avec lesquels je finissais la soirée. Nos discussions se tournèrent vers les principes de l’improvisation et plus particulièrement dans le cadre du big band. Ce que Louis appréciait c’était le support que trouvait l’improvisation dans le grand orchestre de jazz, de par sa structure propre, grâce à des fonds sonores modérés mais aussi à des dialogues inter instruments. Ce que j’aimais dans le big band c’était les chorus qui, au fil des contributions techniques, permettent aux solistes de se livrer à des effusions géniales.

Edward le bassiste et Henry le tromboniste parlaient, avec beaucoup d’enthousiasme, de leur dernière tournée à Memphis, dans le Tennessee. Les programmes étaient variés – One Hour, The Man I love, When day is done de Coleman Hawkins –Ko-Ko et Cool Blues de Charlie Parker – Mood Indigo, Sophisticated Lady de Duke Ellington – Round about Midnight de Thelonious Monk – Splanky de Neal Hefti – I got Rhythm, Moonglow, King Porter Stomp, Sweet Georgia Brown...

Ils jouaient en grande formation, en quatuor, en quintette, en combos et ils en parlaient tous si bien qu’on avait envie de jouer avec eux.

Et du grand orchestre au combo, de Eroll Garner à Miles Davis, de Gershwin à Bernstein, Louis et moi nous rapprochions, petit à petit, entre les concerts, les tournées, les master class, les conférences, les formations pédagogiques, les départs, les escales, les retrouvailles. Il m’avait demandé un jour d’où j’étais originaire.

Je suis une enfant de l’univers.

Il avait souri, me prenant la main ; ainsi nous allions, tranquillement, parmi la hâte et le vacarme de certains, en disant toujours doucement nos vérités, en suivant nos rêves et nos travaux. La vie était belle.

Et là, au milieu des fleurs, autour de tous ces lits de toutes ces fins de routes, de tous ces noms, ces âges, ces derniers retranchements qui tournent encore le dos à la liberté en vous posant dans des boîtes fermées, il y avait une plaque couleur ciel des beaux jours, gravée de signes méticuleusement taillés :

Louis, enfant de l’univers.

Chaque jour est différent. La lumière est différente. L’atmosphère est différente. Je suis différent.

Pablo Picasso

La nuit tombe sur l’hiver de Lyon, tel un rideau noir trempé de solitude. Les lumières de l’opéra s’apprêtent à laisser la place à Otello. Grâce à Verdi, à sa force d’expression, ses audaces harmoniques, je vais me plonger dans les vies en quatre actes de Desdémone, Otello, Iago et Cassio, entre Chypre, Arrigo Boito, Shakespeare et la fin du quinzième siècle.

Otello est général de l’armée vénitienne, son assistant Iago ne peut supporter l’idée que le lieutenant Cassio puisse être promu et provoque une bagarre qui va lui faire perdre tout avancement. Le duo d’amour Otello, Desdémone ne pourra rien contre Iago qui se définit comme l’esprit du mal, qui alimente la douleur et la jalousie d’Otello par une passion inventée entre Desdémone et Cassio. Jusqu’où la jalousie peut-elle mener l’individu ? Jusqu’au drame. J’ai toujours évité d’entretenir une relation avec ce sentiment qui semble, selon les magnitudes avec lesquelles il se développe, provoquer chez certaines personnes des attitudes possessives, de grands tourments inutiles ou des tragédies sans appel. En l’occurrence, la jalousie d’Iago qui par vengeance crée celle d’Otello, conduit à la mort, celle de Desdémone étouffée par son époux et celle d’Otello qui met fin à ses jours après avoir appris la vérité. La puissance mélodique, l’imagination de Verdi, cet Ave Maria de Desdémone, la chanson du saule et la beauté du thème du baiser du duo d’amour gravissent les marches de l’art lyrique italien.

Je quittais Lyon le lendemain, pour une destination très attendue qui me grisait.