Frédéric, Ludwig et le troubadour 8

Frédéric, Ludwig et le troubadour –
Françoise Bachmann Levy ©2021

Chapitre 8 avec liens vers les pièces musicales indiquées

CHAPITRE 8

À ce point de l’histoire, il est important de donner des précisions relatives aux passés et aux présents de mes trois complices. Les événements futurs, en particulier certains d’entre eux, auront des conséquences importantes et inattendues.

Jeanne est née à Abidjan, elle connaît les savanes, parle du mont Tonkui et s’amuse à intégrer les rythmes africains dans les mélodies les plus classiques. Pour elle aussi, le langage, qu’il soit parole ou musique, a un pouvoir, il met en place des niveaux de communication. L’autre jour, Jeanne nous a fait lire quelques phrases de Komo-Dibi, chantre malien.

La parole est tout.

Elle coupe, écorche.

Elle modèle, rend fou.

Elle guérit ou tue net.

Elle amplifie, abaisse selon sa charge.

Elle excite ou calme les âmes.

Jeanne savait donner de l’éclat aux phrases mais aussi repérer l’importance du silence et des gestes. La combinaison des trois éléments favorisait la souplesse de ses mouvements. Sa grâce et sa finesse avaient réussi à échapper à un mari qui s’était converti, pour des causes qui sont siennes car le monde des comportements destructeurs est complexe, à la religion des drogues dures. Le temps de l’amour et de l’endurance au combat pour la guérison avait pris fin pour Jeanne, elle voguait vers de nouveaux espaces de vie. À compter du mois prochain, elle était engagée comme chanteuse au Tennessee Choir à Memphis où elle résiderait tout prochainement.

Bob est né à Puerto Barrios. Très tôt, il a quitté les hauts plateaux du Guatemala ; l’Indien avait laissé le coton, la canne à sucre, le café des fincas, sans pour autant oublier sa culture. Il nous a parlé du respect d’autrui, de la longue marche vers une reconnaissance réelle de l’Indien et de la difficulté à faire face à la guerre des couleurs. Il nous a parlé aussi des palais et des pyramides des Mayas, du système d’écriture des indigènes conçu il y a fort longtemps, alors que le continent européen tentait de sortir de l’âge des obscurités. Il a décrit les pierres de Copan et d’Uxmal, les hommes qui ont construit les routes entre marais et jungles pour créer des toiles de commerces avec d’autres peuples. Il a raconté la légende des Huicholes et du maïs :

– C’est l’histoire du jeune indien à la recherche du maïs, il parcourt la montagne et suit les gardiennes de la céréale qui ne sont autres que des fourmis. Dépouillé par elles, il rencontre un oiseau, Mère du maïs qui le conduit à la maison du maïs où l’attendent les cinq filles. Le jeune Huichol épousera l’une d’entre elle, Mazorca Azul qui veut dire épi de maïs bleu. Leur maison, divinement enchantée, produira assez de maïs pour le partager avec les hommes ; Mazorca Azul leur enseignera à le cultiver et à le protéger des animaux.

Bob avait fait ses études à Baltimore et à Boston et sa volonté lui avait permis de travailler la contrebasse avec de grands maîtres ; il jouait dans plusieurs ensembles de jazz et restait le contrebassiste attitré du Sun Quartet. Bob était retourné plusieurs fois au Guatemala, après les affrontements politiques violents éliminant et ruinant les hommes et ravageant l’économie. Certains de ses amis avaient fui vers le Mexique. Bob était bouleversé par les ségrégations, les génocides culturels. La forêt autrefois si dense rétrécissait d’année en année.

– La destruction de la forêt représente un profit juteux qui ne s’encombre pas de la nature, ni de l’homme, ni de la faune. Les Mayas seront-ils mélangés et fondus dans le moule du monde moderne, éteints et oubliés, après avoir subi les conquêtes, les affrontements, le déboisement ? Ne doutons pas de leur capacité ni de leur volonté à conserver leur attachement à la terre, même si les gueules voraces des bouffeurs de profits n’ont que faire de ces fichus sauvages, de ces épis de maïs, de ces tissus artisanaux et de ces rites et traditions.

Aoki est né à Fukuoka, dans l’île de Kyushu, au Japon. Il y revient toujours pour, dit-il, y puiser ses forces, réactiver son être dans son jardin, au bord de la mer, entre ses carnets de routes, ses enseignements et ses conférences. Je l’écoutais parler avec toute la puissance qu’on peut mettre dans l’écoute ; il était captivant, il avait étudié la musique de son pays, mais aussi la musique occidentale classique et la musique de jazz. Il était avant tout pianiste et avait développé tout particulièrement l’enseignement et la pédagogie du piano, les fondant sur un point de départ qu’il considérait comme essentiel : établir une relation importante entre l’enfant, les parents et le professeur. Le maintien de ce triangle relationnel dépendait pour lui des efforts communs et des processus de croissance trouvant leurs résultats dans un partage des engagements entre les parents et le professeur. Aoki pensait que l’enfant pouvait déployer des capacités surprenantes grâce aux moyens qu’on lui offrait. Aoki n’omettait rien. Il ne s’agissait pas simplement d’être de bonne volonté.

Son raisonnement partait de fondamentaux :

– Commencer tôt en habituant l’enfant à écouter. Écouter le son du violon, du piano, du violoncelle, du hautbois, de la timbale. Écouter l’impromptu en Sol bémol Majeur de Schubert, le larghetto du quintette avec clarinette K. 581 de Mozart, le concerto pour piano numéro 3 en ré mineur de Rachmaninov, les variations Goldberg de Bach ou le concerto pour violoncelle et orchestre en si mineur de Dvorak.

C’est drôle, il faisait référence à cet impromptu, ce concerto en ré mineur et ces variations que j’aime tant. Quand je jouais l’impromptu, j’avais besoin d’aller, sans agitation, sans notion du temps. J’entrais dans le transparent et l’intime, dans la simplicité d’une mélodie qui vient de nulle part et qui va vers l’infini. Aoki, quelque part, ressemblait à ces expressions de sentiments de grandeurs, à ces intérieurs insondables que jamais peut-être il ne me fera voir. Il ressemblait à la science des variations Goldberg avec tout ce que cela comporte en fins tracés, en constructions soigneusement mises en place, en écritures logiques et pensées jusqu’à obtenir le beau. Il ressemblait à la grande fresque du troisième concerto, à sa symétrie, au subtil qui prend son temps, à la simple mélodie qui joue l’original sans effort apparent.

L’écoute était pour Aoki un repère pour amener l’oreille à entendre au mieux les premières notes dessinées par les doigts de l’enfant. Au cours des nombreux cours qu’il donnait, parmi tous ces enfants et parents qu’il rencontrait, il était toujours ravi de voir à quel point certains parents parvenaient à enthousiasmer l’enfant et à quel point l’enfant avait du plaisir à apprendre et à comprendre. Partir de l’oreille pour entendre juste et beau amenait à toucher, à lire. La technique, l’écriture et les règles devenaient des raisonnements et des outils pour atteindre les niveaux de difficulté :

– L’enfant à qui on donne ces moyens se développe, respire sans angoisse et devient capable. Les gens pensent que tout est inné, le nul, le génial, la fainéantise, la volonté. Je crois que le drame de ces échecs humains qu’on colle à la peau du  » il ne pouvait pas être différent, il est né comme ça  » vient de l’erreur d’une éducation entretenue par des courses folles, des repères d’images virtuelles, des cris et aussi des apprentissages à la violence, de quelque nature qu’elle soit.

Je regardais Aoki. Alors que la plupart des gens passent leur temps à chercher, il tissait sa vie à trouver. Il était le troubadour des temps que nous voulions modernes. Il me semblait qu’il maniait, en les faisant se rencontrer, la rigueur et la liberté, il respirait la maîtrise au milieu des parfums de la désinvolture, avec un je ne sais quoi d’hermétique, comme si, quelquefois, il ne voulait pas recevoir ce qu’on aurait pu lui donner, trop d’amour ou pas assez.

Je l’aimais déjà tant.