Frédéric, Ludwig et le troubadour 9

Frédéric, Ludwig et le troubadour –
Françoise Bachmann Levy ©2021

Chapitre 9 avec liens vers les pièces musicales indiquées

CHAPITRE 9

Longitude 7.45 Latitude 48.35

Les vieux pavés foulés par tant de pieds, peut-être ceux de Goethe, de Louis Quinze, de Gutenberg et très sûrement ceux du clochard endormi et recroquevillé qui a habité cette nuit à l’angle de la rue du Pont Saint-Martin et de la rue de la Monnaie, brillent d’un vernis posé par le crachin d’un matin de printemps. Quelques cygnes et colverts effleurent la surface de la rivière qui tout à l’heure connaîtra les remous du premier bateau promenade faisant voguer les voyageurs internationaux entre les curiosités de la ville, avant que leurs jambes ne gravissent les 328 marches de la cathédrale Notre-Dame récompensée par l’admiration tous les jours renouvelée et par plus de quatre siècles de dur labeur.

À douze heures trente, les apôtres, les anges et la mort de l’horloge astronomique frapperont l’heure du salut, de la rédemption, de la résurrection, à moins que ce ne soit simplement l’heure du temps. Seuls les deux lions dressés de chaque côté de l’horloge resteront muets, fidèles à leur créateur qui, dit-on, les auraient fait taire à jamais avant de se faire percer les yeux par ses bourreaux.

Nous sommes dimanche. De nombreux volets sont encore clos par les réveils mis en arrêt pour le jour de repos. Les rues sont désertes, paralysées par la fièvre du samedi soir, par les sommeils lourds, par les draps habités et encore chauds, froissés par les rêves, les corps, les cauchemars et les amours.

Dans une heure, j’ai rendez-vous avec Madame Hoch, directrice de l’une des nombreuses écoles de musique du coin et avec Aline, un professeur de piano. Dès demain, nous allons passer cinq jours à appliquer la pédagogie du piano, au milieu d’une dizaine d’enfants âgés de cinq à huit ans.

J’entre dans le salon de thé que Madame Hoch m’a indiqué. Le café et les croissants arrivent sur le plateau soutenu par la main professionnelle de la serveuse qui semble en vouloir à la terre entière qu’on lui prenne quatre heures de son dimanche à poser des gâteaux sur les assiettes de ceux qui profitent de leur journée. Nous nous en tiendrons au Merci de rigueur, même si ce qu’on appelle le sourire ne détendra pas les lèvres de la jeune femme.

Une dame est assise à la table du fond. Entre deux gorgées, elle pose ses mains sur le radiateur. Mon Bonjour n’a pas eu l’écho du son de sa voix, juste un petit regard narquois vers mon vieux jean délavé qui fait figure de laisser-aller face à son tailleur LENAHC. Elle semble aussi en vouloir à la terre entière et à mon vieux jean, elle qui remplit les pores de sa peau froissée avec les convenances, avec le poids de ses ors et diamants et les apparences. Et si rides se vautrent sur son visage gauchement manipulé par les teints de luxe, ce ne sont certainement pas des rides d’amour ou de douceurs expressives. Son thé noir qui fume de chaleur et les vingt degrés du souffle de l’appareil chauffant tenant tête à ce bout de printemps trop frais et trop humide pourtant plus proche de l’été que de l’hiver, sont démunis face à ce bloc glacial qui va poursuivre son dimanche à en vouloir à la terre entière.

L’histoire ne dit pas où ses pas vont la mener en sortant du salon du dimanche, mais rendez vous compte qu’il y a une petite chance qu’elle prenne la rue de la Monnaie et qu’elle pose ses pieds dignes sur les pavés que le clochard aura touchés de ses godillots traînants de lassitude et de crasse. Étant donné que sa vigilance sera entièrement vouée à ne pas coincer ses talons entre les pierres, il n’y aura pas de rictus dédaigneux de Madame. Il y aura, dans la pluie fine qui accompagne l’air, deux silhouettes d’illustres inconnus.

Allons, enfants de la patrie, le jour de gloire est arrivé.

Tous les hommes naissent libres et égaux en droits, même dans la solitude.

En attendant le moment de mon rendez-vous, je déplie soigneusement les deux lettres qui m’ont été adressées ; l’une est de Frédéric, l’autre d’Aoki.

« Je suis sur le point de quitter Saint-Pétersbourg. La place des Arts et la très belle salle de concert appelée la petite Philharmonie m’ont accueilli pour un récital que j’ai donné avec une exubérance toute particulière.

La présence de Nora y était pour beaucoup, sinon pour le tout, car tu sais à quel point je vis et j’aime pour et par elle. J’ai profité de ces quelques jours passés auprès d’elle en vivant pleinement le présent, flottant dans cette lueur opaline qui transforme ici la nuit en clair de jour, qui nargue la réalité et casse le temporel. J’ai marché avec elle jusqu’au théâtre Marinski, enivré par les parfums musicaux des Danses Polovtsiennes du Prince Igor de Borodin, de la septième Symphonie de Chostakovitch. J’ai flâné avec elle au milieu des grands arbres de la place du Palais, témoins d’un Carlo Rossi qui marie les perspectives et les colonnades, des échos d’antan d’un Verdi dirigeant la Force du Destin, et des pensées d’un Raskolnikov fiévreux de révolte, aiguisant la hache, légitime ou non, du crime de la vieille avare.

Tu imagines avec quelle envie de faire rêver l’auditoire j’ai consenti à déraciner mes Nocturnes de mes intérieurs pour dire publiquement ce que je ne pouvais dire avec les mots. J’ai beaucoup de mal à te décrire pourtant avec quelle solitude j’ai entraîné ma fantaisie en fa mineur (opus 49), en oubliant complètement ce public sage et ordonné, dans des mélanges de tourments, de notes d’espérance et de cris de désobéissance, comme si je conduisais ma propre insurrection.

Tu sais, cet amour qui s’est glissé en moi en infiltrant mes pores de bains de jouvence, ressemble, certains jours, lorsque mes sentiments affrontent la réalité, à une maladie qui prend tout son temps à se développer, affirmant des douleurs que nul ne peut faire taire par des thérapies miraculeuses. Elle t’entoure de ses bras puissants, t’explore, et contre toute attente, elle a le pouvoir d’allonger ta vie en gonflant la durée du temps. Les journées sont longues sans Nora, les nuits aussi.  À quoi me sert encore d’aller contre vents et marées, je vis mon temps, voilà tout.

Mon âme à présent est un peu plus légère, entre ciel et terre. Je vais vers l’apaisement, enfin ; je comprends ce que je peux faire, ce que je veux donner, ce que je ne peux pas prendre.

Je pense à toi, à Louis qui n’est plus là.

Sois prudente, prends soin de toi.
Je t’embrasse tendrement.

Frédéric »

Mes yeux voilés gouttaient de tristesse. Une larme avait fait des lettres de Louis une aquarelle s’appropriant ce retour à lui qui soufflait en moi. Je me parlais de lui, me saoulais de ces passés enchanteurs trempés de plaisirs et d’envies, je cherchais sa présence dans mon esprit, je touchais les eaux vives et la mémoire de mes sens. Je retrouvais finalement mes yeux clairs en lisant Aoki.

« Je reviens de Tokyo où j’ai donné un stage intensif de piano pour adolescents en collaboration avec d’autres professeurs. Une fois de plus, j’y ai fait de grandes découvertes, tant sur le plan de l’enseignement musical que sur celui de l’importance des facteurs éducatifs.

Si les jeunes musiciens avaient un sens remarquable de l’effort et de la mémorisation, leurs réflexes de travail étaient souvent liés à une concurrence sévère. Ces réflexes conduisaient certains d’entre eux à un surmenage tant physique qu’intellectuel. Ils revendiquaient, en quelque sorte, le devoir compétitif avec certes moins de dureté que dans le milieu scolaire que j’ai souvent l’occasion de fréquenter, où j’ai rencontré des volontés fortes, soudées par l’endoctrinement, moulées par l’artifice de la démocratie à laquelle j’ai beaucoup de mal à adhérer quand je vois l’élite de la pauvreté.

Ainsi, une fois de plus, j’ai utilisé la musique comme invitation à la réflexion, pour permettre des échanges fructueux. J’ai fondé cette réflexion sur différents énoncés. Lorsque je ne formulais aucune contrainte, les jeunes pianistes réagissaient naturellement en plaçant des conditions qui limitaient leurs possibilités.

Pour modifier leur raisonnement, j’ajoutais dans les règles de l’énoncé la levée des conditions qui ouvrait bien évidemment l’esprit à des recherches beaucoup plus larges. Ces recherches visaient à saisir la progression de la réflexion par rapport à un but, non pas à limiter le savoir ou à fixer des niveaux d’intelligence et de vitesses de mémorisation.

Cette énergie déployée avec ces jeunes musiciens baigne encore aujourd’hui dans ma maison de Fukuoka.

Tout à l’heure, je jouerai pour toi, où que tu sois, le dix-neuvième nocturne de ton ami Frédéric ; ses courbes, ses ondulations de la mélodie, ses cadences et son Rubato, secret du temps dissimulé, s’envoleront vers toi.

Les cerisiers, ici, sont en fleur ; les parfums du muguet côtoient les glycines gracieuses qui invitent la maison à rejoindre le jardin. Tout ici respire la tranquillité et l’harmonie.

Le concours international de la création symphonique se déroulera finalement fin septembre à Paris. Ma symphonie est prête ; j’y laisse un message important mais je ne suis pas certain qu’il parvienne un jour aux oreilles de ceux qui l’écouteront.

L’été approche à grands pas. J’attends de tes nouvelles concernant les détails de notre stage de jazz à Menton, en compagnie de Jeanne et Bob.

Je me réjouis. Je t’embrasse. Aoki »

Des voix féminines aux airs gais et enthousiastes laissèrent les derniers mots de ma lecture s’envoler dans une brise légère. Je me sentais toujours mieux après avoir lu Aoki.

Mes deux futures et ponctuelles collaboratrices se présentèrent. Madame Hoch embaumait la lavande, exactement comme la grande armoire de ma grand-mère. Elle avait le dos légèrement voûté et les mains physiquement déformées par l’arthrite. Elle me rappelait Mademoiselle Rose, l’accompagnatrice attitrée des petits rats de l’Opéra de ma vie d’enfant. Avant d’aller à mon cours de piano hebdomadaire, mes grands yeux de petite fille et mes oreilles curieuses profitaient de l’entrebâillement de la porte de la salle de répétition pour en prendre plein le corps et le cœur.

Les dix doigts agiles de Mademoiselle Rose, dynamisés par les arpèges, les alternances de grands accords et de basses, les vélocités et les indépendances des deux mains qui construisaient l’équilibre, traçaient les espaces sonores, physiques et mentaux. Je l’aimais bien, Madame Hoch. Il y avait en elle quelque chose de doux et de serein. Elle m’avait écrit il y a quelques semaines et sa pédagogie du piano me plaisait. Elle était centrée sur la concordance entre des mouvements naturels, l’écoute, l’environnement dans lequel on plaçait les enfants, la prise en compte des possibilités de chacun et le développement des capacités.

Aline était enthousiaste à l’idée de faire ce stage. Elle semblait s’y engager pleinement et Madame Hoch y était pour beaucoup.

Le reste de la journée se passa bien. J’avais hâte de connaître ces enfants, leur curiosité, leurs impressions, leurs sourires et leurs yeux emplis de jeux, d’insouciance et de soif de découvertes. J’aimais aller à leur rencontre. Le fait d’intervenir sur une courte durée me donnait l’avantage d’être quelqu’un qui passe et qui s’en va, quelqu’un qui n’est ni maître, ni professeur, mais simplement une grande personne à qui les enfants s’adresseront librement.

Le soir commençait à tomber, du moins pour l’heure qu’affichait ma montre, car l’intensité faible de la lumière de ce matin n’avait pas eu l’occasion de se développer. Je logeais, pour la semaine, chez Madame et Monsieur Hoch. Leur maison était typique de la région, avec ses petites fenêtres, ses pièces basses, ses colombages et ses poêles en faïence. La pluie fine de ce matin s’était transformée en grosse averse arrosant copieusement les primevères du jardin. J’étais invitée à dîner. Nos faims et nos soifs réunies entourèrent la table décorée des sens esthétiques de la maîtresse de maison. Une nappe blanche damassée ponctuée de billes bleu outremer et de roses des vents en papier doré traînait ses pans jusqu’à nos pieds. Les assiettes parées d’asperges succulentes, ces habitantes des sables du Proche-Orient définitivement adoptées par les printemps d’ici, se couvraient de buée. Les verres voilés par la fraîcheur d’un Muscat approprié se mouvaient au gré de nos fantaisies. Bien avant le dessert composé d’un feuilleté à la rhubarbe et de fraises des bois, tous les Vous, longtemps répétés et maintenus dans certains esprits par le culte du pluriel s’adressant au singulier, avaient fui vers les tu. La deuxième personne du singulier est considérée par certains individus comme une éventuelle entrave au respect.

– Monsieur, que vous me semblez beau. Sans mentir, si votre ramage se rapporte à votre plumage… 

Le Vous n’a pas davantage l’odeur du respect que le tu. Une simple marque de politesse géographique et culturelle. Le Vous se marie souvent très bien avec le Cher ami qui couvre d’un vernis épais la couche supérieure de certaines strates humaines. En grattant plus ou moins le vernis, selon sa qualité, il arrive que l’on découvre de merveilleuses choses.

En l’occurrence, dans la salle à manger, ce jour-là, nous n’avions rien à gratter, mis à part le fond de nos assiettes. Le Vous de Monsieur Hoch était devenu le tu d’Albert, le Vous de Madame Hoch était devenu le tu d’Hélène.

Albert était professeur de physique et de chimie. Si mon attention soutenue et nécessaire tentait de suivre Albert à travers les quarks et les leptons, constituants fondamentaux de la matière, la charge électrique nulle des neutrinos, elle était guidée, au bout d’un moment par la dualité que formaient Hélène et Albert, ces conjoints de la science et de l’art qu’ils maniaient avec talent. Si Albert se consacrait essentiellement à la science, il vivait en partie pour l’art d’Hélène qui elle avait besoin de l’exactitude d’une science pour son art. Il y avait en eux quelque chose de complet et de multidimensionnel.

Lorsque j’entrais dans l’espace de la chambre qui allait accompagner mes cinq prochaines nuits, j’emmenais avec moi cette complémentarité qui faisait flotter dans les airs des vapeurs paisibles. Mes mains effleurèrent une nouvelle fois les mots affamés et fragiles de Frédéric, les lettres d’un Louis estompées par mon eau mélancolique et les résonances d’Aoki qui était loin et pourtant si proche.

Cette année-là, j’attendais l’été comme on attend la certitude des jours heureux.

La nuit passait le temps qui lui était imparti, dansant dans l’imagination du fuseau horaire 12 et sur le méridien de Greenwich. Le noir s’alliait au silence presque intégral, tranquille et simple, car certains silences ressemblent à des cris puissants. Seuls quelques chats animés par des chaleurs animales et le bois des poutres nervurées craquetant au rythme des sensibilités thermiques, fendaient la pause nocturne.

Avant de m’engager dans le sommeil, ma terre des sens, mon être et mon devenir conscients entrèrent dans la dimension et les rencontres de quatrième type des Quasi objets de José Saramago. De la chaise qui commença de tomber à la jeune fille reculant vers la pénombre des branches, je participai à l’aventure, avec plaisir et curiosité. Je jouais le jeu de la fiction, j’étais l’appareil photo et le photographe, réglant l’objectif en fonction de l’image, du détail. Je faisais des gros plans de l’incroyable, de l’insondable, des vues en perspectives des objets pour ainsi dire autocinétiques, des vues aériennes du voyage du centaure, de l’homme et du cheval. Je faisais des arrêts images sur l’inattendu et la raison de l’irréel qui offraient à mes vues de l’esprit une vaste étendue de vies, de regards nouveaux. La lecture terminée, je posai le livre et les lettres d’Aoki et de Frédéric sous mon oreiller, comme pour les approcher le plus près possible de l’univers infime de mon cortex.

Cette nuit-là, je fis un rêve étrange. Alors que je jouais calmement La fille aux cheveux de lin de Claude Debussy, au fur et à mesure qu’allaient les notes, mes doigts collaient à la peau des touches, guidés par une force imparable des rouages du système mécanique. Le processus de fonctionnement était fondamentalement modifié. La table d’harmonie m’envoyait le rythme de ses pulsations sans que je puisse intervenir en quoi que ce soit. Les 234 cordes habituellement tendues entre la pointe d’attache et la cheville se promenaient à leur guise, gonflant l’acier, sillonnant les parois de l’instrument, tels des lézards. Ce que je ressentais ne venait pas de moi. J’étais devenue l’instrument du piano, l’outil de son âme et de son nerf vital. Un souffle chaud sur les derniers sons poussa doucement mes mains hors du clavier. Le couvercle se referma au ralenti. Un faisceau de lune éclaira la pièce, l’ombre du piano se dispersa dans les airs, touchant au passage mes mains émerveillées.