Frédéric, Ludwig et le troubadour 1

Frédéric, Ludwig et le troubadour –
Françoise Bachmann Levy ©2021

Chapitre 1 avec liens vers les pièces musicales indiquées

CHAPITRE 1

            Les paupières de Clara s’entrouvrirent peu à peu, guidées par les chants des oiseaux.

Clara ramena le drap vers elle et couvrit ses épaules ; son regard se dirigea vers la fenêtre dont elle n’avait pas fermé les volets hier au soir. Après quelques instants, elle se leva. Elle ouvrit la fenêtre avec grâce et précaution, pour mieux écouter les dialogues des bavards ailés.

Une odeur marine arriva jusqu’à elle.

Au même moment, en pleine mer, un dauphin s’amusait à jouer avec ses impulsions acoustiques et son audition. Il perçut les sons d’un autre monde qu’il ne connaissait pas bien. Pour s’en approcher davantage, il orienta son corps dans son vaste espace à trois dimensions. Son univers mental empli d’une liberté abondante organisa les informations et les images.

Il dirigea magistralement le faisceau de son écoute et de sa vision, à tel point qu’il réussit à atteindre intégralement les ondes de l’âme de Clara jusqu’à les toucher.

Parce que le dauphin aime les alliances, la communication et la découverte de nouvelles consciences, il partagea son expérience avec son peuple.

Dans les eaux bleutées et chaudes, émerveillé par ce qu’il venait de découvrir, il suivit Clara, sans se soucier du temps qu’il passerait en sa compagnie.

Il écouta les voix de Clara, transmit les messages à ses amis, planta ses repères dans son espace liquide et perpétuellement mouvant. Il devint ainsi le spectateur des pensées et de l’esprit de la jeune femme, plongé au cœur même de ses sens et de ses émotions, là où aucun humain n’avait jamais réussi à aller :

Dans quelques heures, les premières lueurs d’un soleil prometteur changeront les couleurs des Alpes de Haute Provence. Le mi médiéval de la Chapelle des Pénitents-Blancs réveillera la vieille dame de la chambre 24.

Eze s’animera peu à peu, sans jamais perturber la sérénité que révèlent les entrelacements de la glycine et les frottements des miches de pain dans la corbeille de Monsieur Boulanger. Vers dix heures, Monsieur Ernest posera ses pieds sur les quinze marches reliant sa maison de volets bleus ornée à la porte d’entrée du Café Peillon, rassurant ses papilles à la première gorgée d’un Château du Rouet, couleur rouge grenat, corsé et solide, fleurant les épices.

Vers onze heures, Monsieur Ernest reprendra le chemin des quinze marches, accompagné – en laisse s’il vous plaît – de son chien Daluis. Mais personne n’a jamais su qui tirait qui, d’autant plus sur le sentier du retour.

Entre la huitième et la douzième marche s’ouvre à droite une ruelle bordée de fleurs sauvages et traçant l’entrée du logis de l’incomparable et Eze universel Monsieur Meister. Monsieur Meister aime les antiquités gréco-romaines et se targue d’un voyage hautement formateur en Italie, conditions obligées du véritable romantique allemand qui se latinise. Monsieur Meister aime les Lieder de Schubert. En l’occurrence, il s’est pris d’une passion démesurée pour La Truite. Tous les mardis, Mademoiselle Maria s’assied devant le Schimmel de Monsieur Meister, trouve instantanément la page 34 – cornée par inadvertance ou par hasard – du recueil sacré. Tous les mardis, le talent foudroyant de Monsieur Meister anesthésie le petit poisson et noie dans une eau trouble candeur et simplicité. Chaque mardi, Mademoiselle Maria ferme le couvercle du piano, ses cinquante ans d’innocence, les branches de ses petites lunettes rondes et la boucle de son porte-documents, infatigable amphitryon.

Le soleil sonne quinze heures. La sieste inévitable de Monsieur Ernest libère Daluis. Au détour d’une poursuite attendue, Faust, le chat récemment errant de feu Monsieur Dieudonné, n’a pas laissé la moindre chance à son adversaire. Penaud, Daluis reprend sa route.

Le passager d’un jour, ébloui par le blanc des maisons, découvre Eze à travers ses ruelles odorantes et sinueuses. À Eze on marche, on ne roule pas. Certains jours, un spectacle insolite s’offre aux yeux avides de souvenirs du passager d’un jour. Du haut du village, la vieille dame de la chambre 24, fièrement assise dans un fauteuil Louis j’aime pas, se fait porter, à défaut de jambes autrefois agiles, par deux jeunes hommes – beaux et courtois, dit-on.

La vieille dame de la chambre 24 qu’un taxi attend – à l’entrée ou à la sortie d’Eze, tout dépend d’où vous venez – ouvre l’ombrelle protectrice de sa main droite gantée de dentelle fine. Si ses jambes pénalisées par le temps ont immortalisé un moyen de locomotion surprenant dans les albums photos des passagers d’un jour, sa perception odorante, quant à elle, est restée d’une acuité particulière.

Grasse, la cité des parfums, est pour elle un lieu de rencontre ; elle se plaît à établir une communication subtile entre les senteurs et les fragrances multiples qui la rajeunissent magiquement. Le temps de la vieille dame de la chambre 24 passe si vite à Grasse. La hauteur de l’ombre, sur la façade avant de la maison de Fragonard, prévient de l’imminence du retour vers Eze. L’ombrelle rafraîchie respire la cannelle, la vanille et l’œillet, savant mélange de l’imprévu.

Une odeur de mer m’entoure. Les premières lueurs d’un soleil prometteur sont sur le point de naître. La mer est comme à l’époque des syzygies, merveilleusement calme. J’aime les longs moments faits de patience volontaire et savoureuse qui précèdent l’aube. Le sable effleuré par la brise apprivoise la plante de mes pieds délicieusement massés. Là où la limite jamais définitive de l’eau salée change la couleur des grains obéissants, je repose mon corps et mon esprit. Mes pupilles encore dilatées par l’envie de voir savent orienter leur regard vers l’endroit précis où l’horizon bienheureux révèle le mariage des couleurs, des vagues, des embruns et de mon plaisir. Un petit ronronnement, signe biologique de la faim, guide ma main dans la poche racornie de mon inséparable vieux jean. Quelques abricots charnus destinés initialement à une observation minutieuse des visiteurs du marché du mardi et remis en mes mains propres par Monsieur Marchand, maraîcher de père en fils, comblèrent partiellement ce qu’on appelle un petit creux. Ils comblèrent davantage mon palet ; ces fruits de l’été, à la peau satinée, dévoilent une langueur sucrée mêlée à une touche acidulée provocatrice. Voyez comme certaines circonstances peuvent modifier le cours de la vie ou le destin de quelques abricots.

Le rythme des vagues s’est peu à peu accéléré, le murmure de l’eau, jouant sa musique au sable endolori, commence un grand crescendo. 

Les rayons du soleil vont progressivement dégager leur chaleur et avec elle, la plage s’animera tout au long de la journée, choyant les hôtes insouciants. Mes yeux profitent encore de l’exclusive beauté du moment puis se ferment, le temps de créer le souvenir. La mémoire, peinture de l’âme, a le pouvoir exceptionnel de dessiner le passé dans le présent.

Je me sens bien, gorgée d’odeurs, de couleurs et de musiques marines que je protège, un peu comme on préserve les gens qu’on aime et qui sont loin.

Je reprends la route pour Eze. Dans peu de temps, Frédéric, un ami de longue date, viendra m’y rejoindre. Je me réjouis tant à l’idée de le revoir. Notre dernière rencontre m’avait enrichie d’une forte expérience émotionnelle, celle du troisième scherzo en ut dièse mineur que Frédéric m’avait fait découvrir, le temps d’un bref passage à Valdemosa. Dès les premières phrases, je fus captivée par sa création déroutante ; il se moquait du temps et de l’espace, jouant avec le grave et l’aigu, passant de houles énormes à des tensions contraires, inspirant tantôt des menaces, tantôt des rêves. Des jours durant, je fus bouleversée par l’indicible reflet qu’il donnait de lui-même. La douceur de Majorque, où il avait écrit son scherzo, semblait pourtant bien trompeuse à côté des regards inquiétants de Frédéric.

Un petit jappement de bienvenue d’un Daluis fugitif me ramène au présent, à l’entrée du village. Les croissants tendres et parfumés à l’amande, sucrant naturellement le bon café crémeux du Peillon viennent à point ; je me régale.

Monsieur Ernest, humant le Château du Rouet, lève la laisse de son bras guerrier, tentative ultime de convertir Daluis à l’obéissance aveugle – d’où l’expression, mener une vie de chien. En l’occurrence, c’est en chiens de faïence que se regardaient l’homme et la bête.

Un couple s’installe près de la fenêtre. Tiens, ils ressemblent aux époux Kaltherz rencontrés il y a quelques années grâce – dirons-nous – à cette chaîne infinie reliant les hommes par amitié, par amour, par obligation, par hasard ou par erreur. Madame et Monsieur Kaltherz étaient des commerçants renommés de Düsseldorf – renommés pour leur aptitude à collectionner les signes extérieurs de richesse. Les fauteuils Régence, ornés de tapisserie, la commode à deux tiroirs en laque de Chine, le guéridon recouvert de plaques de Sèvres, le tapis Ispahan, le service à liqueur, un collier d’émeraude et brillants, j’en passe et des meilleures, étaient devenus le miroir des époux Kaltherz – Miroir, Oh ! Miroir, dis-nous encore que nous sommes les plus beaux. Certains soirs, ils pactisaient avec les dieux de l’arnaque, par crainte de ternir les reflets de leur éclat ou de finir comme la marâtre de Blanche Neige.

À la messe du dimanche, aux côtés de Monsieur Bürgermeister et des Doktor en veux-tu en voilà, Monsieur et Madame Kaltherz étaient auréolés de dignité et de bénissez-moi mon Dieu car j’ai péché. Ils priaient pour l’avenir brillant de leur fils unique occupé hebdomadairement à une psychothérapie destinée à combler l’absence de huit années de je t’aime. Le manteau de zibeline de Madame et la prestance de Monsieur parvenaient même à écarter les bonnes âmes des évangiles. Le jeu d’orgue final, puissant et conquérant, réunissait tout le monde, les uns pardonnés par privilège, les autres par humilité.

Pour le déjeuner, les uns allaient s’asseoir dans les fauteuils Régence et goûter aux mets divins – posez toujours la salière, comme chez les Borgia – les autres allaient s’asseoir et bien manger – passe-moi le sel, s’il te plaît.

Un ultime grognement de Daluis avant la mise en laisse me ramène au Peillon. Après une marche agréable, arpentant les ruelles à présent animées par les habitudes de tous les jours et par les nouveautés du jour, j’arrive à l’hôtel dominant magistralement le village et offrant une vue surprenante. La chambre 18, mon antre de ces deux dernières semaines, habitée de mon parfum, est devenue le témoin muet de mes dernières lectures :

L’Évangile selon Jésus-Christ de José Saramago, un livre qui m’a beaucoup marqué.

Tout est possible à partir du lendemain, n’est-ce pas José ?

Les Variations Goldberg de Jean-Sébastien Bach, dont j’écoute l’interprétation fabuleuse de Glenn Gould tout en suivant la partition. Toute une vie pour les saisir à pleines mains et pour en retirer le suc. Le piano garde le jeu savant, la technique d’un Bach logicien, en y intégrant le sentiment d’un Bach sonore et expressif.

– Les regards et les paroles des autres, ceux qu’on croise, qu’on aime, qu’on n’aime pas, qu’on imagine. J’aime observer, apprendre, comprendre et trouver.

– Mon for intérieur, cet étrange mélange de l’âme, des émotions, des sensations qu’on peut toucher, aimer, guérir, blesser. Découvrir les autres et chercher les choses de la vie, réelles, impalpables ou inconnues. Tout est possible à partir du lendemain. La lecture est d’une richesse fabuleuse ; je m’en nourris de par la diversité de ses genres, de ses moyens, de ses résultats. Les sens sont nourris. Observer, écouter, toucher, vivre.